Comme l’a écrit le nigérian Wolé Soyinka Prix Nobel de littérature 1986, le tigre ne crie pas sa «tigritude , il bondit sur sa proie et la dévore». C’est vrai que l’autoroute du changement ne se construira pas en dévorant les ouvriers qui sont sur le chantier. Mais ce sont les mauvaises pratiques, les attitudes rétrogrades et désinvoltes et les comportements dysfonctionnants qui devraient être annihilés pour que l’homme ancien qui habite chaque béninois laisse la place à l’homme nouveau, de vision plus progressiste. Et le premier secteur du développement en point de mire est l’administration publique et parapublique ( les sociétés et entreprises d’Etat). Au début de son quinquennat, le chef de l’Etat avait déboulé quelques matins dans des services publics et s’était rendu compte que le vent du changement aura toutes les peines du monde pour souffler dans notre administration publique. Les plus malins prédisaient, avec raison d’ailleurs, que le chef de l’Etat sera bientôt fatigué de faire le gendarme derrière chaque responsable de service et encore moins derrière chaque agent. Il n’est peut-être pas fatigué mais devant une économie qui était en quasi sinistre, à sa prise du pouvoir en avril 2006, même en étant le meilleur homme orchestre du monde, il lui est impossible de laisser de côté d’autres secteurs tout aussi prioritaires pour le relèvement du pays que les services publics, pour ne superviser que la fonction publique. Il s’y emploie pourtant tous les jours, en s’épuisant et en épuisant ses propres ministres, pour s'assurer que la cadence du changement est maintenue dans tous les compartiments de l’Etat. Une tâche insurmontable pour un seul homme.
Dévalorisation du fonctionnaire
Et la question est de savoir, au-delà des collaborateurs directs des ministres, si la moyenne des autres fonctionnaires suit la marche. Eux qui pensent que les directeurs sont déjà bien assez payés pour s’épuiser à la tâche après les heures de service. Eux estiment- qu’ils sont des « laissés pour compte » et ils n’ont aucun intérêt à s’échiner pour faire le maximum avec diligence, pour un usager dont-ils ne tireraient rien.. Et la réforme de la fonction publique ne pourra entièrement régler la question fondamentale de l’inefficacité de l’administration publique. Elle est d’essence contextuelle et tient à la pensée. En effet, l’enthousiasme du changement, malgré la détermination de certains jeunes cadres et même des anciens fonctionnaires à suivre la marche, semble encore s’anéantir contre les pierres de la résistance, des frustrations nombreuses dans les services publics; la trop grande politisation qui annule l’engagement de certains aux côtés de ceux qui ont pris en main les cabinets ministériels, le manque de surveillance et de motivation. L’exercice de la fonction publique manque de valorisation. Aujourd’hui ce n’est plus une fierté d’être fonctionnaire, de le déclarer, de faire montre de compétence et de dynamisme contre la routine. L’état d’esprit souvent peu propice à la franche collaboration entre agents, l’ennui et l’oisiveté dans certains services, le sentiment d’être inutile, le manque de valorisation, la lourdeur des procédures, la destruction lente des compétences et des ardeurs au travail, la mesquinerie, le manque d’émulation sont autant de tares qui empêchent tout dynamisme dans l’administration publique. Et les entreprises d’Etat n’échappent pas à ces tares, même si l’évolution du privé donne quelque incitation aux fonctionnaires à réagir et à utiliser les mêmes armes que l’entreprise privée. Quand bien même quelques cadres tentent d’imprimer ce dynamisme, soit ils buttent contre des résistances aux changements liés à des positions et à des avantages acquis et indéboulonnables, soit on les laisse « s’agiter » dans un staff dynamique mais qui est alors entravé par des obstacles d’ordre administratif, informationnel, logistique et technique, pouvant aller jusqu’au sabotage de tous les actions mises en route.
Entreprises publiques : changement ou déguisement ?
Pourtant, le cadre lorsqu’il gère un service public doit aujourd’hui, faire des bénéfices, donc réagir vis-à- vis de la clientèle (les usagers) comme une société privée. Paradoxalement, alors qu’on assiste souvent à un décorum moderne, volontariste avec un discours progressiste des nouveaux cadres, l’apparente adaptation des anciens et une communication fondée sur un marketing apparemment agressif, l’entreprise publique au Bénin reste encore au stade du fonctionnariat public. L’apparence change, l’emballage aussi, mais les comportements nouveaux sont comme des déguisements. Car, au détour d’un service, l’usager découvre vite le même type de cadre, frustré, désinvolte, évoluant dans un environnement qu’il ne comprend pas et qui ne l’incite guère ou à peu près, parce qu’il faut s’adapter, changer; pas plus que ses nouveaux dirigeants ne le motivent à entrer dans le jeu du changement. Les vrais handicaps de l’administration publique tiennent donc à la lourdeur même du système administratif, la lenteur dans la modification des comportements au niveau de certains services en contact avec l’usager, qui paraissent insignifiants pour les responsables de l’entreprise publique mais qui vont déterminer, par le comportement de leurs agents, l’opinion que le public va se faire de toute l’entreprise. Or le secteur public est régulateur et fournisseur des services essentiels d’utilité publique pour les ménages, pour l’administration publique (y compris celle des collectivités locales) mais surtout pour les entreprises privées sur lesquelles le pays fonde son espoir d’émergence. Mais si le secteur public a vis-à-vis du privé un esprit de blocage et de goulot, si l’entreprise publique ne se met pas dans la logique de la saine concurrence comment l’Etat peut-il espérer créer les conditions incitatives au développement des entreprises porteuses d’émergence ? Combien de temps faut-il aujourd’hui pour avoir un casier judiciaire ou n’importe quel document administratif ? Combien en faut-il pour avoir une ligne téléphonique, une connexion au réseau internet faible ou haut débit, payer ses impôts aux guichets du Trésor public et dans quelles conditions ? Autant de questions dont la résolution passe par un changement en profondeur de l’administration publique et qui passe également par une réforme sincère et objective des structures et des compétences, la revalorisation du travail du fonctionnaire débarrassé de tous les carcans inutiles et tatillons, la dépolitisation effective des services publics, l’émulation par le mérite, la présence et l’effectivité de la dynamique des responsables à tous les niveaux de l’échelle du commandement et de l’exécution etc.
Les syndicats interpellés
Ce n’est pas parce que l’administration publique en général est plus tatillonne qu’elle freine mieux les tendances au népotisme, à la corruption, à la paresse ambiante, à l’absentéisme, à l’affairisme au service ; au contraire, toute lourdeur supplémentaire est un blocage de la réalisation rapide des prestations et offre des occasions de rançonnements. Ici et maintenant, si on peut déjà former, inciter et changer l’esprit, pour plus de participation et d’engagement personnel de chaque fonctionnaire ou cadre d’entreprise, un grand pas serait franchi. La responsabilité en incombe au premier chef au gouvernement en particulier et à l’Etat en général, aux syndicats qui doivent avoir aussi des devoirs d’éducation des travailleurs à la ponctualité, au travail bien fait et à la courtoisie envers les usagers. Le reste, c’est à-dire ce contexte général qui pousse chaque citoyen à se sentir concerné par la construction de cette autoroute de l’émergence, est plus complexe et est du domaine de la gouvernance. Le bon exemple du travail ardu imprimé au gouvernement par le président de la république n’ est-il pas déjà un symbole ? Cependant, les résultats des actions menées par le gouvernement et l’administration publique doivent être non seulement visibles mais surtout crédibles au sein de l’opinion pour espérer entraîner le maximum de Béninois sur la voie de la réalisation effective du rêve et de l’ambition de l’émergence. Raison pour laquelle, les fonctionnaires sont en première ligne du changement. Le peuple a confiance dans le président, mais c'est l'impact de ses actions dans l’opinion qui renforcera la foi dans le changement. La route est encore bien longue.