A l’école du tutorat
(L'Araignee 07/11/2007)
Il ne fera pas la manchette de vos journaux. Aucune caméra de télévision n’en a été expressément le témoin. Pourtant, l’évènement n’est pas banal. Il s’agit du pèlerinage que les anciens élèves du lycée Gbèhanzin de la promotion 1957 ont effectué le 5 novembre 2007 dans l’établissement secondaire qui les a accueillis il y a très exactement cinquante ans. Un évènement qui mérite qu’on s’y arrête.
De hauts cadres de notre pays, tels le général Séraphin Noukpo, ancien chef d’Etat major de l’Armée nationale, le professeur John Pierre Igué, ancien ministre de l’Industrie et des PME, le recteur Karim Dramane, ancien ministre de l’Education nationale, l’ingénieur de télécommunication Victor Hans Houensou, cadre technique de l’ex Air Afrique, pour n’en citer que quelque uns, célébraient, à travers ce pèlerinage, les cinquante ans de leur entrée au collège Victor Ballot, devenu le Lycée Gbèhanzin.
Mais ces cadres, organisés désormais en une amicale des anciens de cet établissement scolaire, promotion 1957, ne sont pas seulement partis glaner quelques souvenirs, écraser une larme d’émotion, remplir tant bien que mal le temps libre de leur retraite sur les sentiers revisités de leur parcours scolaire. Ces cadres ont offert au lycée un lot important d’ouvrages et ont décidé de parrainer la promotion des élèves aujourd’hui en classe de 6ème, et ceci jusqu’en classe terminale.
C’est un exemple qui mérite d’être cité et d’être exposé à la face de la nation. C’est un exemple qui doit en appeler d’autres, dans tous les établissements scolaires de notre pays, dans le sens d’une saine continuité entre les promotions qui se suivent. C’est un exemple qui fait s’incarner la belle image de « tresseurs de corde », mise à l’honneur par l’écrivain Jean Pliya, à travers un dialogue intergénérationnel fécond, à l’effet de confondre, dans une même dynamique, les anciens et les jeunes générations, ainsi soudés, les uns aux autres, comme les maillons d’une seule et même chaîne.
La jeune génération de nos compatriotes, n’a pas souvent le temps d’un coup d’œil en arrière. Elle fonce droit devant elle. Mais pour quelle destination ? Elle fonctionne au rythme d’un monde en mutation rapide. Mais pour quelles raisons ? Elle n’a pas toujours le temps d’un regard sur les valeurs qui sont les nôtres. Elle est sollicitée de toutes parts par les rumeurs et les images du vaste monde. Et nous savons que qui a la tête en l’air et ailleurs est condamné ou se condamne à oublier les sentiers qui conduisent à sa propre maison.
Nous devons en prendre conscience : nous sommes en présence d’une colossale entreprise de démolition de nos valeurs identitaires. Les anciens s’en vont, ne trouvant aucune main en qui remettre l’héritage ancestral. Les jeunes, parce qu’ils ne se sentent redevables de quoi que ce soit, à qui que ce soit, s’en moquent comme de l’an quarante. Voilà comment et pourquoi nous ne savons plus ni dîner à notre propre table, ni penser avec nos propres têtes. La clochardisation culturelle, par la perte de sa boussole de vie et de ses valeurs identitaires, est le sida qui nous ronge et qui nous tue.
Restera toujours et malgré tout la grave interrogation à l’adresse des anciens pour savoir ce qu’ils font, alors que la maison brûle ; pour savoir où ils se terrent, alors que le navire prend l’eau de toutes parts ; pour savoir pourquoi s’emmurent-ils dans le silence, mâchant la kola de la résignation, alors que tout se délite, tout se déchire, tout se putréfie, dans un relent insoutenable d’égout.
Si l’avenir de notre pays, se trouve, sans nul doute, entre les mains de nos jeunes, le sort du Bénin, au jour d’aujourd’hui, ici et maintenant, dépend de tous ses fils et de toutes ses filles, tous âges, toutes générations confondues. Les jeunes auront bien besoin de repères solides et sûrs pour mieux se guider et pour mieux s’orienter sur les chemins de la vie. Et les anciens doivent se sentir en permanence en devoir d’offre de services vis-à-vis des jeunes, leurs enfants, petits-enfants, neveux et nièces…, en allant puiser, chaque fois que possible, dans leur expérience des êtres et des choses.
La maison où les parents et les enfants cohabitent, mais sans se voir, sans se parler, sans échanger, est à l’image d’une maison divisée contre elle-même. Elle périt, une telle maison. Et si, au lieu d’une maison, c’est d’un pays qu’il s’agit, on comprend quel funeste destin nous nous préparerions si les jeunes devaient avoir les yeux tournés vers le vide du ciel et leurs pères et mères le regard rivé au sol, tête baissée en signe de honte.
Voilà ce que veut corriger le beau et mémorable geste des anciens ballotins de la promotion 1957. Ces aînés s’imposent le devoir de suivre, année après année, jusqu’au bac, soit sept ans durant, une promotion d’élèves ainsi placés sous la protection d’une douce et efficace tutelle et dans l’obligation d’un résultat à la hauteur d’une ambition ainsi clairement annoncée.
Cette formule de tutorat devrait être sortie du cadre privé d’une action limitée à un groupe de camarades d’une promotion du lycée Gbèhanzin. Elle se doit d’être redéployée en une formule tout à fait officielle, de portée nationale, soutenue et encouragée comme telle par les autorités en charge du grand domaine de l’éducation nationale dans notre pays.
Les jeunes qui entrent dans l’avenir ne s’aventureront plus sur les chemins de la vie comme des chiens perdus sans collier. Les aînés ne sortiront plus de scène, pleins d’amertume et de regrets, en se morfondant d’être les auteurs coincés et étriqués d’une symphonie inachevée. « Sans tuteur, dit un proverbe malinké, l’igname ne peut grimper ».
Jérôme Carlos
La chronique du jour du 7 novembre 2007
(L'Araignee 07/11/2007)
Il ne fera pas la manchette de vos journaux. Aucune caméra de télévision n’en a été expressément le témoin. Pourtant, l’évènement n’est pas banal. Il s’agit du pèlerinage que les anciens élèves du lycée Gbèhanzin de la promotion 1957 ont effectué le 5 novembre 2007 dans l’établissement secondaire qui les a accueillis il y a très exactement cinquante ans. Un évènement qui mérite qu’on s’y arrête.
De hauts cadres de notre pays, tels le général Séraphin Noukpo, ancien chef d’Etat major de l’Armée nationale, le professeur John Pierre Igué, ancien ministre de l’Industrie et des PME, le recteur Karim Dramane, ancien ministre de l’Education nationale, l’ingénieur de télécommunication Victor Hans Houensou, cadre technique de l’ex Air Afrique, pour n’en citer que quelque uns, célébraient, à travers ce pèlerinage, les cinquante ans de leur entrée au collège Victor Ballot, devenu le Lycée Gbèhanzin.
Mais ces cadres, organisés désormais en une amicale des anciens de cet établissement scolaire, promotion 1957, ne sont pas seulement partis glaner quelques souvenirs, écraser une larme d’émotion, remplir tant bien que mal le temps libre de leur retraite sur les sentiers revisités de leur parcours scolaire. Ces cadres ont offert au lycée un lot important d’ouvrages et ont décidé de parrainer la promotion des élèves aujourd’hui en classe de 6ème, et ceci jusqu’en classe terminale.
C’est un exemple qui mérite d’être cité et d’être exposé à la face de la nation. C’est un exemple qui doit en appeler d’autres, dans tous les établissements scolaires de notre pays, dans le sens d’une saine continuité entre les promotions qui se suivent. C’est un exemple qui fait s’incarner la belle image de « tresseurs de corde », mise à l’honneur par l’écrivain Jean Pliya, à travers un dialogue intergénérationnel fécond, à l’effet de confondre, dans une même dynamique, les anciens et les jeunes générations, ainsi soudés, les uns aux autres, comme les maillons d’une seule et même chaîne.
La jeune génération de nos compatriotes, n’a pas souvent le temps d’un coup d’œil en arrière. Elle fonce droit devant elle. Mais pour quelle destination ? Elle fonctionne au rythme d’un monde en mutation rapide. Mais pour quelles raisons ? Elle n’a pas toujours le temps d’un regard sur les valeurs qui sont les nôtres. Elle est sollicitée de toutes parts par les rumeurs et les images du vaste monde. Et nous savons que qui a la tête en l’air et ailleurs est condamné ou se condamne à oublier les sentiers qui conduisent à sa propre maison.
Nous devons en prendre conscience : nous sommes en présence d’une colossale entreprise de démolition de nos valeurs identitaires. Les anciens s’en vont, ne trouvant aucune main en qui remettre l’héritage ancestral. Les jeunes, parce qu’ils ne se sentent redevables de quoi que ce soit, à qui que ce soit, s’en moquent comme de l’an quarante. Voilà comment et pourquoi nous ne savons plus ni dîner à notre propre table, ni penser avec nos propres têtes. La clochardisation culturelle, par la perte de sa boussole de vie et de ses valeurs identitaires, est le sida qui nous ronge et qui nous tue.
Restera toujours et malgré tout la grave interrogation à l’adresse des anciens pour savoir ce qu’ils font, alors que la maison brûle ; pour savoir où ils se terrent, alors que le navire prend l’eau de toutes parts ; pour savoir pourquoi s’emmurent-ils dans le silence, mâchant la kola de la résignation, alors que tout se délite, tout se déchire, tout se putréfie, dans un relent insoutenable d’égout.
Si l’avenir de notre pays, se trouve, sans nul doute, entre les mains de nos jeunes, le sort du Bénin, au jour d’aujourd’hui, ici et maintenant, dépend de tous ses fils et de toutes ses filles, tous âges, toutes générations confondues. Les jeunes auront bien besoin de repères solides et sûrs pour mieux se guider et pour mieux s’orienter sur les chemins de la vie. Et les anciens doivent se sentir en permanence en devoir d’offre de services vis-à-vis des jeunes, leurs enfants, petits-enfants, neveux et nièces…, en allant puiser, chaque fois que possible, dans leur expérience des êtres et des choses.
La maison où les parents et les enfants cohabitent, mais sans se voir, sans se parler, sans échanger, est à l’image d’une maison divisée contre elle-même. Elle périt, une telle maison. Et si, au lieu d’une maison, c’est d’un pays qu’il s’agit, on comprend quel funeste destin nous nous préparerions si les jeunes devaient avoir les yeux tournés vers le vide du ciel et leurs pères et mères le regard rivé au sol, tête baissée en signe de honte.
Voilà ce que veut corriger le beau et mémorable geste des anciens ballotins de la promotion 1957. Ces aînés s’imposent le devoir de suivre, année après année, jusqu’au bac, soit sept ans durant, une promotion d’élèves ainsi placés sous la protection d’une douce et efficace tutelle et dans l’obligation d’un résultat à la hauteur d’une ambition ainsi clairement annoncée.
Cette formule de tutorat devrait être sortie du cadre privé d’une action limitée à un groupe de camarades d’une promotion du lycée Gbèhanzin. Elle se doit d’être redéployée en une formule tout à fait officielle, de portée nationale, soutenue et encouragée comme telle par les autorités en charge du grand domaine de l’éducation nationale dans notre pays.
Les jeunes qui entrent dans l’avenir ne s’aventureront plus sur les chemins de la vie comme des chiens perdus sans collier. Les aînés ne sortiront plus de scène, pleins d’amertume et de regrets, en se morfondant d’être les auteurs coincés et étriqués d’une symphonie inachevée. « Sans tuteur, dit un proverbe malinké, l’igname ne peut grimper ».
Jérôme Carlos
La chronique du jour du 7 novembre 2007
© Copyright L'Araignee
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