Des magistrats en grève : le fait n’est pas habituel. La Justice qui tient, en parfait équilibre, les deux plateaux de la balance de la loi, voilà l’image courante, l’image que nous retenons communément de la corporation de ces hauts fonctionnaires investis de l’autorité de dire le droit et de rendre la justice. Il y a là une redoutable mission par rapport à laquelle le magistrat, sans cesser d’être un citoyen, le citoyen à part entière d’un pays, reste néanmoins, un citoyen à part. Pourquoi ?
Parce que la justice en soi n’est qu’une abstraction, un concept. La justice ne prend finalement corps et forme qu’à travers les acteurs, ces êtres de chair et de sang chargés de l’animer, de l’administrer, de la gérer. Ce qui voudrait dire qu’un magistrat, en dépit des pouvoirs énormes qui lui sont conférés par la société, n’est finalement qu’un être humain, avec sa raison et ses émotions, avec ses forces et ses faiblesses. Il reste qu’on ne peut que beaucoup demandé à celui qui a beaucoup reçu.
Celui qui est chargé de juger les autres est supposé être un cran au-dessus des autres. La société n’enferme pas le magistrat dans un jeu de valeurs. La société lui demande d’être à la fois défenseur et illustrateur des valeurs que porte l’acte de justice. Pour dire que l’on s’installerait dans l’indécence et que l’on s’engagerait dans une impasse intellectuelle et morale si un magistrat, qui se reconnaîtrait, en son fort intérieur, voleur et bandit, s’avisait de juger, en toute quiétude, d’autres voleurs et bandits.
Celui qui est chargé de juger les autres est supposé être suffisamment indépendant, suffisamment libre dans sa tête pour pouvoir l’être dans ses décisions. Il ne dit pas le droit ni pour lui-même, ni pour quelqu’un d’autre. Il ne juge ni par rapport à ses intérêts ni par rapport aux intérêts de tiers estimés intéressants. Car le pouvoir de juger, donc de punir que la société confère au magistrat, peut priver quelqu’un de liberté toute la vie, voire lui ôter la vie. Le mortel ainsi nanti du terrible pouvoir de vie et de mort sur ses semblables n’a qu’un fusil à deux coups, muni seulement de deux balles : sa bonne foi en toutes circonstances et sa conviction intime en toute décision.
Celui qui est chargé de juger les autres porte nécessairement et malgré lui atteinte aux intérêts de quelqu’un. Ceci, quoi qu’il fasse. Ceci, d’une manière ou d’une autre. Car il est rare que celui qui perd un procès se sente totalement satisfait du jugement qui le déboute ou le frappe. Le magistrat qui juge une affaire soupçonne souvent à peine les intérêts souterrains qu’il touche, les rancoeurs solides qu’il suscite, les plans diaboliques qu’il bouscule. Si, du fait de la complexité et de la délicatesse de sa mission, un magistrat ne peut se faire, a priori, l’ami de quelqu’un, il a cependant toutes les chances de se faire, à tous les coups, l’ennemi de quelqu’un. D’où les risques que prend le magistrat à dire le droit, d’où les menaces constantes qui planent sur le magistrat. Celui-ci est montré du doigt comme l’empêcheur de tourner en rond.
S’il en est ainsi, convenons qu’il est déjà assez difficile d’être magistrat pour qu’on en rajoute avec le dossier actuel portant suspension de l’exécution des arrêts de justice concernant les litiges domaniaux, objet du bras de fer opposant depuis quelques jours les magistrats organisés dans leur syndicat, l’Union nationale des magistrats du Bénin, au gouvernement.
La grève, telle que l’ont voulu les magistrats, ne nous semble pas une piste efficace vers une solution. Le raidissement du gouvernement non plus. Encore moins les marches plus ou moins suscitées, plus ou moins téléguidées contre les magistrats.
Dans la partie ainsi engagée, toutes les parties prenantes à la crise actuelle partent perdantes. Autant alors se raviser et changer son fusil d’épaule. Autant surtout adhérer à l’idée que personne ne gagne au détriment de l’autre, que personne ne perd contre l’autre. Et si, malgré tout, l’on tenait à ce qu’il y ait un vainqueur, nous devrions faire en sorte que ce soit à la justice que revienne un tel privilège. La victoire de la justice, c’est, selon nous, la victoire de chacun de nous et de nous tous.
Pour qu’il en soit ainsi, voici, selon nous, les trois ingrédients d’un règlement à la crise actuelle.
*Le premier ingrédient, c’est un cessez-le-feu général sur tous les fronts (syndicats des magistrats, gouvernements, divers groupes de soutien). L’idée qui sous-tend ce cessez-le-feu, c’est le refus de traiter désormais des problèmes touchant à la justice sur la place publique. Un cadre plus approprié est à trouver. La justice est l’un des piliers majeurs de toute démocratie qui se respecte. On peut, de ce fait, comprendre qu’elle ait son couvent, son bois sacré et un sceau spécial portant inscription sur certains dossiers « Secret justice ».
*Le deuxième ingrédient, c’est le principe souvent invoqué de la gestion concertée qui, dans cette crise, pourrait trouver le tout premier terrain de son expérimentation grandeur nature. Le conseil supérieur de la magistrature, où l’exécutif et la justice se rencontrent, aurait pu être, s’agissant de la suspension de l’exécution des arrêts de justice concernant les litiges domaniaux, le premier cadre, d’une première concertation. Cela n’a pas été le cas. Demeure, cependant, le principe. Il faut s’y accrocher ferme.
*Le troisième ingrédient, c’est le Haut commissariat qui vient d’être crée à cet effet et dont le baptême du feu, c'est-à-dire la toute première épreuve, dès la mise à l’eau, devrait consister à rapprocher les positions des magistrats et celles du gouvernement. Pour le bien de la justice. Pour le bien du Bénin.
Jérôme Carlos
La chronique du jour du 14 décembre 2007
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