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Courrier international - 31 déc. 2007
Article
PAKISTAN - Benazir Bhutto a désigné ses assassins
Des semaines avant sa mort, Benazir Bhutto adressait un courriel au ministre des Affaires étrangères britannique accusant trois hauts responsables proches du président Musharraf de vouloir l'assassiner. Le Mail on Sunday déplore que Londres n'en ait pas tenu compte.
Plusieurs semaines avant d'être assassinée, Benazir Bhutto, dans un courriel secret envoyé au ministre des Affaires Etrangères britannique David Milliband, affirmait que trois alliés de premier rang du général Pervez Musharraf, le président pakistanais, cherchaient à la tuer. Curieusement, l'un d'entre eux est un personnage clé des services de renseignements, officiellement chargé de la protection de Benazir Bhutto. Le deuxième est une personnalité importante de la vie politique pakistanaise, dont des proches auraient été prétendument exécutés par un groupe militant dirigé par le frère de Benazir Bhutto. Le troisième est un gouverneur bien connu, depuis toujours opposé à l'ancien Premier ministre.

D'après les explications qu'elle avait fournies à David Milliband, elle était convaincue que les trois hommes étaient décidés à l'assassiner à son retour au pays. Elle suppliait le ministre britannique de faire pression sur le gouvernement d'Islamabad afin d'empêcher ce meurtre. A la lueur de ces révélations, on ne peut que se demander si le Foreign Office a fait ce qu'il fallait pour protéger Benazir Bhutto.

Son retour avait été orchestré en étroite collaboration avec Londres et Washington, qui voyaient en elle le meilleur espoir de rétablir la démocratie au Pakistan tout en évitant que le pays ne tombe aux mains d'extrémistes musulmans. Le courriel qui identifie les trois assassins présumés surgit alors que, sur place, les factions politiques rivales continuent de contester les détails du déroulement de l'attentat.

Le gouvernement pakistanais affirme qu'elle a été tuée par Al-Qaida, mais le propre parti de Benazir Bhutto, le Parti du peuple pakistanais (PPP), rejette cette hypothèse, considérée comme un "tas de mensonges", et maintient que le régime du général Musharraf est impliqué.

Benazir Bhutto avait adressé son message prophétique à Milliband en septembre, peu après l'avoir rencontré pour discuter de son retour au Pakistan. Dans une lettre destinée au général Musharraf, elle avait nommé les trois mêmes individus. Le
Mail on Sunday connaît leur identité mais a choisi de ne pas la rendre publique.

L'un est un membre éminent des renseignements, ancien officier de l'armée qui a travaillé avec le sinistre ISI, les services spéciaux pakistanais, qui entretient des liens étroits avec les talibans et a été impliqué dans le trafic de drogue et les assassinats politiques. Il aurait dirigé deux groupes terroristes islamistes et se serait un jour vanté, rapporte-on, d'être capable d'engager des tueurs à gages pour éliminer quiconque représenterait une menace pour le régime de Musharraf. Ayant échoué à devenir diplomate à l'étranger, le pays où il devait être affecté ayant refusé sa nomination du fait de ses activités passées, il aurait obtenu du général un autre poste dans les services de renseignements. Il aurait également été lié à Omar Sheikh, ancien élève d'une école britannique, accusé d'avoir enlevé le journaliste américain Daniel Pearl, égorgé puis décapité par des terroristes en 2002.

Le deuxième personnage cité par Benazir Bhutto est bien connu dans les cercles politiques pakistanais. Depuis des années, sa famille et celle de l'ancien Premier ministre se livrent une guerre sans merci. Un de ses proches aurait été assassiné par le groupe militant Al-Zulfikar, commandé par Murtaza, frère de Benazir Bhutto. L'organisation avait été créée pour venger la mort de Zulfikar Ali Bhutto, père de Benazir, pendu sur ordre du dictateur Zia ul-Haq.

Le troisième est un gouverneur de province qui a systématiquement dénoncé Benazir Bhutto, et risquait de disparaître de la scène politique si elle remportait les élections (jusqu'alors prévues le 8 janvier 2008). Quelques heures seulement avant sa mort, il lançait encore une attaque virulente à son encontre.

A en croire un haut responsable, "elle était consciente du risque qu'elle prenait quand elle a décidé de rentrer, mais elle avait également pris la précaution de communiquer au gouvernement britannique les noms de ceux qui, estimait-elle, représentaient le plus grand danger pour elle. Elle espérait que Milliband userait de son influence auprès du général Musharraf pour éliminer certaines personnes de postes d'où ils étaient en mesure de comploter contre elle. Elle avait transmis les mêmes noms au général Musharraf, mais elle savait qu'il était fort peu probable qu'une action, quelle qu'elle soit, soit entreprise. Les événements ont montré qu'elle avait raison de s'inquiéter. S'il s'avère que l'un ou l'autre des trois hommes cités était impliqué dans son assassinat, les répercussions seraient considérables."

Le Mail on Sunday a par ailleurs appris qu'à la suite d'une précédente tentative de meurtre en octobre, le Foreign Office avait invité Benazir Bhutto a cessé de lancer des accusations à la légère contre Musharraf, sous peine de courir un grave danger. Un porte-parole du ministère des Affaires Etrangères britannique ajoute : "Mme Bhutto a rencontré à plusieurs reprises le ministre et d'autres responsables. Elle a fait part de ses inquiétudes quant à certaines personnes, inquiétudes que nous avons alors transmises aux autorités pakistanaises, en leur demandant de mettre en place des mesures de sécurité plus strictes afin de la protéger."
Simon Walters
Mail on Sunday
 © Courrier international 2008 | ISSN de la publication électronique : 1768-3076    
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Tag(s) : #Politique Internationale
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