| PETROLE AFRICAIN : SILENCE, ON DETOURNE (Icicemac.com 10/01/2008) Le Congo-Brazzaville est un des principal producteur de pétrole africain. Malgré l'existence de la manne pétrolière les deux tiers des congolais vivent sous le seuil de pauvreté (soit moins de 1 dollar par jour), l'espérance de vie y est de 52 ans. A l'origine de ce décalage : l'opacité des transactions financières en Afrique qui a attiré certains de nos meilleurs patrons (Bolloré, Bouygues...) : l'Afrique est en effet un véritable triangle des Bermudes financier. Ainsi concernant le pétrole congolais tous les ans des milliards de dollars de revenus pétroliers s'évaporent mystérieusement. Le Congo est dirigé par Denis Sassou Nguesso, patron de 47 entreprises qui se voient souvent attribuer des marchés publics. Afin de mieux décrire ce chef d'Etat surnommé par certains « le marxiste en Cardin », narrons une petite anecdote. En 2005 l'ONU a fêté ses 60 ans et a organisé un congrès dont un des thèmes principaux était la lutte contre l'extrême pauvreté. Denis Sassou Nguesso était logé dans un hôtel où sa suite lui coûtait 8 500 dollars par nuit. Au terme de ce séjour 81 000 dollars ont été versés rien que pour sa suite, 295 000 pour le reste de la délégation et 51 000 dollars rien que pour la réservation. La moitié de ces sommes a été acquittée en liquide. Denis Sassou Nguesso est l'archétype du chef d'Etat africain affairiste et multimillionnaire. Le système de l'évaporation du pétrole est très bien organisé : sociétés écrans, détournements, pots-de-vin ou paradis fiscaux y interviennent. Détourner l'argent du pétrole : un jeu d'enfant Le Congo-Brazzaville étant un des pays les plus endettés du monde, le FMI peut lui accorder le statut de pays pauvre très endetté (PPTE) qui permet un allègement substantiel de sa dette. Afin d'être éligible à ce statut le FMI oblige à un audit des comptes de l'Etat, notamment une étude des ressources pétrolières du pays. Un cabinet indépendant, KPMG, est sélectionné. Après de nombreux retards et bâtons dans les roues, le Gouvernement publie une étude compliquée et incompréhensible au commun des mortels. Cependant KPMG constate qu'entre 2003 et 2005 près d'un milliard de dollars de revenus pétroliers ont été « oubliés » par les autorités congolaises dans leurs comptes! Une étude plus précise du cas congolais prouve l'existence d'un véritable système de détournement des revenus du pétrole.Dans ce système, la SNPC joue le rôle de boîte noire. A l'origine cette compagnie a été créé en 1998 dans le but de rendre au Congo-Brazzaville son autonomie pétrolière. Pourtant face aux créanciers du pays, ses dirigeants décident de créer des sociétés écrans afin d'éviter toute saisie du pétrole, toutes ces sociétés (Sphynx UK, Sphynx Bermuda, SNPC UK, AOGC...) sont domiciliées dans des paradis fiscaux et permettent de privatiser les revenus pétroliers. Les pratiques sont simples : conflits d'intérêt, plus values étonnantes (achat en-dessous du cours mondial, revente au prix normal), commissions vertigineuses. Notons qu'un des fils du Président Sassou Nguesso est directeurgénéral adjoint d'une des sociétés écrans, l'AOGC.Ces détournements permettent des enrichissements personnels mais aussi un manque à gagner fiscal pour l'Etat congolais, et donc pour ses services publics, car le pétrole représente 75 % des recettes fiscales de l'Etat. Elf ou le père spirituel de l'affairisme africain Selon André Guelfi, un des intermédiaires d'Elf, « si la justice devait mettre en prison tous ceux qui ont touché de l'argent d'Elf, il n'y aurait plus grand monde en France pour former un gouvernement ». Depuis l'indépendance du Congo en 1960, Elf (Elf Aquitaine devenue ensuite Total après l'absorbtion par TotalFina en 2000) a été à l'avant garde de l'affairisme par ses détournements, corruptions, ingérences politiques et achats d'armes. Crée en 1965, cette entreprise fut instituée entre autres dans le but d'être un service de renseignement (son premier dirigeant était un ancien des services secrets), être un organe de diplomatie occulte, elle a fait aussi la promotion de certains dirigeants (Bongo, Biya). Le système Elf comportait trois étages. Elf payait ainsi des frais de reconnaissance ou des « bonus » pour exploiter un territoire. Dans les faits ceux-ci donnaient lieu à de la corruption voire des détournements : ainsi Denis Sassou Nguesso a bénéficié de nombreux bonus. Les « abonnements » qui sont des commissions versées sur le compte personnel de chefs d'Etat africains pour chaque baril vendu! Selon le juge Van Ruymbeke ces sommes atteignent une soixantaine de millions de dollars par an. Le « préfinancement » est un prêt financier en contre partie de droits sur des barils de pétrole encore enfouis. Grâce à des montages financiers astucieux, des bénéfices importants pouvaient être réalisés par un jeu de taux d'intérêt avec la complicité des banques suisses, de nombreux intermédiaires se voyaient gratifiés. En outre pour compliquer le tout Elf avait différentes filiales : Elf Aquitaine, Elf Congo, Elf Gabon, Elf Trading, FIBA. L'entremêlement des liens entre ces filiales étant ce qu'il est Elf trichait sur la quantité et la qualité du pétrole afin de mentir sur le prix du pétrole et avait quelques cargaisons fantômes toujours pour dissimuler une part du pétrole des comptabilités officielles. Retenons, simple information, qu'Elf Afrique fut longtemps dirigée par André Tarrallo, ami de Charles Pasqua. Petits business français Il s 'agit tout d'abord de l'entreprise Total. Au retour au pouvoir de Denis Sassou Nguesso celui-ci souhaite revenir sur une transaction réalisée entre son prédecesseur et le Groupe Total. Après près de cinq ans de bataille judiciaire un arrangement est convenu, Total cédant ainsi à l'Etat un gisement pour un franc symbolique. Cependant ce gisement n'est pas confié à l'Etat mais à une entreprise privée, Likouala SA, contrôlée par une entreprise résidant dans les Iles Vierges (et dont l'administrateur est un salarié de...Total), financée par BNP Paribas. Selon l'ONG Save the children Total se classerait 21ème sur 25 dans le classement des compagnies pétrolières les plus transparentes au monde. Il s'agit aussi de BNP Paribas. Pour illustrer le rôle de cette banque, première au monde dans le financement des matières premières, il suffit de narrer le règlement en 2002 d'une dette vis-à-vis du Zaïre. Afin de la régler le Congo-Brazzaville fait intervenir huit entreprises domiciliés dans six pays différents dont deux paradis fiscaux, BNP accorde 45 millions de dollars en contre partie d'une rente sur le pétrole. La participation d'une quinzaine d'intervenants permet d'importantes commissions et des détournements. Une plainte a été déposée par un fond d'investissement américain pour détournement. La facture promet d'être plus importante que pour l'affaire Executive life. BNP Paribas a ainsi prêté des milliards de dollars contre la rente pétrolière. Dans ses montages financiers apparaissent les sociétés écrans liées au détournement du pétrole congolais. Ces prêts sont on ne peut plus avantageux : la BNP participe à l'évaporation des revenus du pétrole, bénéficie de frais et de commissions liées aux transactions ainsi que d'intérêts. Petites affaires africaines et françaises Lors de la guerre civile de 1997, une épuration ethnique est réalisée dans le Sud du Congo-Brazzaville. Ainsi près du port de Beach des centaines de personnes sont assassinés de manière violentes avant d'être brûlés. Des centaines de familles portent plainte en France, une procédure est ouverte mais aucune enquête n'est diligentée. Mais suite à une enquête de la FIDH le directeur général de la police congolaise, Jean-François Ndengué, est arrêté. Les documents diplomatiques ne sont pas en règle (problème de date et précision de sa mission), le juge reçoit des pressions hiérarchiques, toutes ses demandes sont retardées. A deux heures du matin, la présidente de la chambre d'instruction de la Cour d 'appel est réveillée en urgence afin de statuer sur le cas. Elle infirme la décision de mise en détention et ordonne la libération du prévenu qui ne se prive pas de prendre directement l'avion pour quitter la France. Afin de calmer les tensions le Congo-Brazzaville décide d'éclaircir la situation par un procès. Dans la salle d'audience les partisans du Président, parfois armés grâce à une tolérance des forces de l'ordre, sont en bonne place alors que les familles des victimes sont souvent hors de la salle. Ceux qui sont à l'intérieur se font huer voire menacer. Au terme l'avocat des victimes est sanctionné. Les prévenus sont blanchis. Lorsque Denis Sassou Nguesso a été une première fois chassé du pouvoir, son successeur a trouvé dans un coffre un petit carnet où celui-ci mentionnait les versements en liquide à ses amis. Figure en bonne place de ses versements un certain Dominique de Villepin. Loic Le Floch Prigent raconte aussi toutes les pressions politiques qu'il a subi pour ne pas témoigner lors du procès Elf. Il cite ainsi Bernard Pons, Jacques Toubon ou Jacques Chirac. Il affirme qu'Elf avait une caisse noire pour les gaullistes. La Chine n'est pas en reste. Même si elle a aidé certaines armées de libération (Angola, Mozambique), sa doctrine est le principe de non ingérence à savoir qu'elle se contente de faire de la realpolitik et de la coopération sans condition. De quoi ôter toute mauvaise conscience, elle est en cause dans le conflit au Darfour et 10 % des armes vendues en Afrique viennent de Chine. Au Nigéria une police, la MOPOL, est affectée à la surveillance et à la sécurité des installations et personnels pétroliers. Elle prévient aussi de la pratique du bunkering qui consiste à voler le pétrole dans les pipelines. Cette pratique dangereuse a fait des centaines de morts, carbonisés. Toujours est-il que les compagnies pétrolières ne culpabilisent concernant les pollutions qu'elles peuvent créer. Le Gabon mériterait de même une étude aussi approfondie que le Congo-Brazzaville. Ce pays est le plus grand importateur de champagne au monde, il a le deuxième PIB par tête le plus élevé d'Afrique. Et pourtant ce pays est endetté et la France a fait le forcing pour qu'il bénéficie d'annulations de dettes! Charles Pasqua alors président du Conseil général des Hauts-de-Seine consacrait lui 1 % du budget à la "coopération décentralisée" avec pour premier bénéficiaire le Gabon pourtant pays pétrolier! Annuellement des millions d'euros sont débloqués. Coincidence? les marchés publics destinataires de ces fonds concernent toujours un même homme d'affaire, Hassan Hejeij. Sûrement un personnage né sous une bonne étoile. Les Etats Unis, nouveaux venus sur l'échiquier africain Au vu des troubles au Moyen Orient, les Etats Unis se sont de plus en plus intéressés au pétrole africain, notamment après le 11 septembre 2001. Au-delà d'aspects militaires stratégiques (cf Sao Tomé e Principe), les Etats Unis ont commencé à placer leurs pions sur l'échiquier africain grâce à leurs compagnies qui ont investi spectaculairement au Nigéria, au Tchad, en Angola et surtout en Guinée Equatoriale, malgré les pratiques dictatoriales de son Président qui a confié tous les leviers du pouvoir à des membres de sa famille, et malgré le fait que le pays soit considéré comme un des leaders mondiaux du trafic de drogues dures, ce trafic étant contrôlé par la famille du Président. La Riggs Bank, banque américaine, joue un rôle majeur dans le détournement de la manne pétrolière : 700 millions de dollars sont ainsi abrités chez elle sur une soixantaine de comptes au nom de la Guinée Equatoriale, dont près de la moitié sont issus des revenus pétroliers; le Président Obiang est aussi titulaire de nombreux comptes ouverts par le biais de sociétés écrans. Afin de mieux s'implanter les compagnies américaines ont les mêmes pratiques que la France au Congo : dessous de table aux proches du Président notamment. Au coeur de ce système une société, la société Abayak SA. Un journaliste a voulu enquêter sur cette société qui touche d'importants revenus des compagnies pétrolières et en se rendant à son siège social il s'est rendu compte que leurs bureaux étaient vides. D'autres entreprises chargés de différents domaines (sécurité...) touchent d'importants revenus des compagnies. Elles sont toutes à la main de membres de la famille du Président Obiang. En Angola, même système : chaque année près de 700 millions de dollars de revenus pétroliers s'évaporent (10 % du PIB). Le rôle des paradis fiscaux britanniques Londres est le premier paradis fiscal européen, alors que près de la moitié des paradis fiscaux sont reliés à la Grande Bretagne. Ce problème est majeur : les actifs africains volés détenus dans des comptes en banque à l'étranger équivalent à plus de la moitié de la dette externe du continent, le montant des comptes privés s'élève à plusieurs milliards de dollars. L'exemple le plus illustratif est celui de Sani Abacha. Cet ex-dictateur nigérian a détourné plusieurs milliards de dollars, placés dans des paradis fiscaux. A sa mort, son successeur réclame ces sommes à la Suisse notamment. On découvre alors que cet argent vient notamment de 140 comptes ouverts dans 14 banques, provenant notamment de Londres. Lorsque l'avocat du Nigéria effectue des recherches, les Ministère des affaires étrangères anglais lui met des bâtons dans les roues et prévient les membres de la famille Abacha : dès lors sur les 500 millions de dollars placés, 40 seulement resteront! Et ces 40 millions n'ont toujours pas été restitués. Ce problème est grave : chaque année 148 milliards de dollars quittent ainsi le continent africain, celui-ci reçoit donc 25 milliards d'euros d'aide au développement annuels alors que près de 150 milliards de dollars le quittent illégalement pour être placés dans des banques européennes. La Grande Bretagne permet aussi la création de sociétés de convenance grâce à sa législation qui n'oblige pas à déclarer les vrais propriétaires ou actionnaires, un bonheur pour le blanchiment de capitaux. Autre pratique : le mispricing qui permet de minimiser les taxes en sous évaluant des produits exportés (exemples : lance-roquette à 40 dollars, bulldozer à 528 dollars), mais aussi en surévaluant les produits importés (exemple : une pince à épiler à 4 896 dollars), ces ventes faisant ensuite l'objet de confortables rétrocommissions. L'Afrique, véritable triangle des Bermudes financier, est une véritable aubaine pour les pires politiques et hommes d'affaires européens et africains. Plusieurs mesures s'imposent. Au niveau judiciaire tout élu corrompu doit être inéligible, les délits financiers ne doivent pas être amnistiés, les entreprises ayant versées des pots de vin doivent être exclues de tout marché public. En Afrique, un véritable audit doit être fait sur les comptes publics et sur la destination de l'aide publique au développement. Il faut légiférer sur la pratique des pots de vin. En 1977, le gouvernement français a autorisé les pots-de-vin dans le commerce international. Qualifié de "frais commerciaux exceptionnels" (validés par le Conseil d'Etat) ils consistent à verser une somme à un fonctionnaire ou à chef d'Etat étranger dans le but d'obtenir un contrat. Aux Etats Unis le Federal Corrupt Practices Act a prohibé ces pratiques en 1977. Sanctionner les entreprises opaques (FIBA, SNPC, Riggs Bank, Abayak SA). Légiférer sur les paradis fiscaux, moraliser les pratiques (bonus, abonnements, préfinancements). En prenant ces premières mesures il sera possible de lutter contre les détournements financiers de tout type, de favoriser le développement de l'Afrique et de moraliser la vie politique et économique. Patrick Eric Mampouya © Copyright Icicemac.com |