ESPACE-FEMME
Quand l’hôpital devient une prison pour les femmes25 janvier 2008
par Mylène AMEGNIKOU, Diane KINDJI
Incapables de payer les frais des soins qui leur sont faits dans les centres de santé, de nombreuses femmes y sont gardées prisonnières. Au moment où certaines sont logées dans des chambres, d’autres n’ont que les paillotes pour s’abriter contre vents et pluies.
23 heures dans les locaux de l’hôpital de la mère et de l’enfant (Homel). Nous sommes lundi 7 janvier, avec la fraîcheur de l’harmattan qui dicte sa loi. Quelque part derrière le bâtiment F, plus précisément sous un hangar, nous avons surpris une scène inédite. Des femmes, jeunes comme vieilles sortent de leur logis et tentent de trouver un abri, plus sûr. Alors que certaines parviennent à intégrer des bâtiments aux fins de se cacher dans un coin, d’autres n’ont pas eu cette chance. Conséquences, elles sont obligées de passer la nuit sous leur hangar avec à peine trois moustiquaires. Et comme presque tous les soirs, le froid aura encore raison d’elles, ceci, au vu et au su de tous les usagers de ce centre de santé. En effet, ces femmes ne sont pas des usagers ordinaires de l’Homel. Bien au contraire, depuis le jour où elles y ont eu accès, retourner chez elles est devenue chose impossible. Et elles traînent tous les jours dans la maison. A peine arrivent-elles à mettre le nez dehors et vivent au quotidien dans la hantise du qu’en dira t-on.
Rembourser ou subir la sentence
Dame Assiba, assise sur un banc, l’air triste et l’esprit évadé se pose sûrement des questions sur son devenir. Elle fait partie de ces nombreuses femmes retenues à l’hôpital de la mère et de l’enfant (Homel) de Cotonou pour n’avoir pas les moyens. Si pour certaines, c’est une maladie qui les amène là, pour Assiba c’est une grossesse. Il y a trois mois de cela, suite à des complications de sa grossesse, Assiba fut évacuée de l’hôpital de zone de Kpomassè à Ouidah et c’est ainsi qu’elle atterrit à l’Homel de Cotonou. Là, elle a suivi des soins, mais finalement elle a perdu son enfant. Néanmoins, elle reste confrontée à un problème majeur. Comment faire pour sortir de l’hôpital. " Je continue toujours de suivre les soins ; mais je n’ai pas le droit de mettre pieds dehors ", nous a-t-elle affirmé. Par ailleurs, elle avoue être délaissée par l’auteur de sa grossesse. Seule sa mère la soutient et lui apporte le réconfort possible, en attendant que les frais de ses soins soient soldés. Comme Assiba, d’autres femmes, factures en main avec leurs bébés dorment sous une paillote à l’aile gauche du bâtiment F de l’Homel. Selon les bonnes dames qui fréquentent l’hôpital, dans la nuit, ces détenues se mettent dans les couloirs afin de se protéger et de protéger leur progéniture. Mais quand le jour s’annonce, elles retournent très tôt sous les paillotes pour ne pas attirer la colère des dirigeants. Approchés, quelques médecins nous révèlent que c’est une affaire que l’administration gère à son niveau.
Un "drame" au double
Les femmes retenues au sein des Hôpitaux pour non payement des frais de soins sont en majorité confrontées à un double "drame". Approchées, celles venues avec une grossesse, nous racontent pour la plupart avoir perdu leur progéniture. C’est le cas de Aïcha, originaire de Djougou, qui s’est déplacée de son village pour accoucher à Cotonou. Mais malgré son deuil, elle est maintenue prisonnière à l’hôpital pour n’avoir pas payé ses dettes. Questionnée, une infirmière nous apprend que l’hôpital n’y peut rien. Selon elle, le plus important, c’est les soins qu’on donne à ces femmes. " Parfois, quand elles perdent leur enfant, nous sommes vraiment touchés. Néanmoins, on n’y peut rien. Nous ne faisons pas du bénévolat " avoue-t-elle presque avec dédain. Raïssa, âgée de 22 ans est orpheline et mère d’un enfant encore bébé. Elle a accouché au moment même où son mari décédait. Conséquence, elle s’est retrouvée toute seule avec son enfant, sans la moindre information sur sa belle famille. Ne pouvant encore s’acquitter de ses dettes envers l’hôpital, elle y séjourne depuis un mois environ. Parfois, pour acheter des médicaments à son enfant, elle essaie de quémander auprès des usagers de l’hôpital. Pire, elle se dit même prête à se prostituer pour sortir de cette maison. Ainsi, elle essayera de retrouver les parents de son défunt mari pour leur confier l’enfant. " Lorsque l’enfant paraît, a écrit Victor Hugo, le cercle de famille applaudit à grands cris " Une telle scène ne semble plus être universel. La preuve : les dix sept femmes détenues à l’hôpital de zone d’Abomey Calavi, montrent et démontrent que chez nous, l’évènement en principe heureux d’un accouchement, s’accompagne, plus souvent qu’on ne le pense, de pleurs et de grincements de dents. Véritables drames, de telles réalités sont vécues dans plusieurs centres de santé au Bénin, tandis que des organisations non gouvernementales naissent chaque jour et s’illustrent dans la défense des personnes défavorisées. Ces femmes ne le sont-elles pas aussi ?
A l’origine du problème
Abattues, désespérées, lassées de tout, les nombreuses "prisonnières de l’Homel" n’ont pas toutes la même histoire. Pour la plupart délaissées par leurs partenaires du sexe opposé, elles se retrouvent toutes seules, confrontées à des situations qui les dépassent. Certaines, surprises par leur état de santé, n’ont souvent plus les moyens de faire face aux dépenses qu’engendre leur traitement. Pour d’autres, une fois au terme de leur grossesse, leur époux ou conjoint disparaît et ne laisse aucune trace pour être joint. Par ailleurs, l’inconscience de ces dames favorise ce problème. Généralement naïves elles se laissent engrosser par de vils individus qui n’ont même pas les moyens d’assumer les responsabilités qui sont les leurs. Ils prennent donc la clé des champs, dès lors qu’ils doivent mettre la main à la poche. Au regard de cette triste réalité, les "prisonnières de l’Homel" attendent. D’autres ont été pris au dépourvu par le coût élevé de leur traitement, en l’occurrence la césarienne. En effet, la césarienne est une opération chirurgicale qui consiste à pratiquer une incision dans la paroi abdominale pour extraire l’enfant de l’utérus de la mère. Une telle opération a un coût souvent bien au-dessus des possibilités financières des femmes admises dans les centres hospitaliers. Adjoua, N., 18 ans et mère de deux enfants, ne s’attendait pas à une facture aussi élevée pour la naissance de son bébé. N’ayant pas le moindre recours elle sera obligée de subir toutes les conditions de vie auxquelles on la soumettra, dans l’espoir qu’un jour, des personnes de bonne volonté viendraient à son secours. Dans la plupart des hôpitaux parcourus, les patientes détenues peuvent déambuler dans la maison. Les agents de sécurité, sur le terrain, connaissent généralement leurs noms et leurs visages, puisque le personnel de l’hôpital les leur a désignés. Plusieurs femmes détenues ont raconté que les gardes les suivent de près, même à l’intérieur de l’hôpital. En conséquence, elles ne pouvaient pas s’éloigner un moment, à moins d’en avoir obtenu la permission.
Un phénomène recrudescent
A l’instar de l’Hôpital de la mère et de l’enfant (Homel), bien d’autres centres de santé au Bénin sont confrontés à cette situation. L’on se rappelle encore, l’action généreuse effectuée par le chef de l’Etat, le docteur Boni Yayi au centre de santé de Calavi, en offrant à ces femmes deux millions de nos francs pour les racheter afin de les faire sortir de cet hôpital. Elles étaient dix- sept. Dix-sept femmes séquestrées dans cet hôpital de zone d’Abomey Calavi. Elles y étaient venues pour un accouchement, participer au miracle de la vie, en assumant leur mission fondamentale de mère. Elles y étaient venues vivre l’heure de la délivrance. Mais malheureusement, pas avant d’avoir subi une césarienne, du fait des difficultés intervenues. Heureusement, une main généreuse, celle du chef de l’Etat les a sauvé de la détention. Cette générosité, n’étant pas passé inaperçue, a plus ou moins amené de nombreuses femmes à adopter des comportements débouchant sur leur internement dans les hôpitaux. Davantage d’appuis ont été apportés par les hôpitaux, toutes choses qui ne semblent pas décourager le phénomène. A l’Homel par exemple, nous confie un médecin qui a requis l’anonymat, il est instauré depuis un moment des bons blancs destinés à servir tous les patients n’ayant pas les moyens et dont les cas sont graves. Mais cette solution n’est pas de nature à freiner les dames qui continuent de débarquer sans prévoir un minimum d’argent. La maladie ne prévient pas dit-on, cependant, il urge de mettre en œuvre d’autres stratégies pour solutionner cette situation. Par ailleurs, qu’en pensent certaines autorités du ministère de la famille et de la santé ? Affaire à suivre !
Les factures varient selon les prestations fournies aux patientes. Même des montants relativement faibles empêchent des femmes de sortir de l’hôpital. Marie G ; une jeune mère de 27ans, était détenue à l’hôpital parce qu’elle ne pouvait pas payer une facture de 22.000 fcfa. Adidja quant à elle, doit beaucoup plus. Pour cause de césarienne, elle a reçu plusieurs factures qui selon elle, s’élèvent à plus de 100.000 fcfa. Quand les factures sont trop élevées, c’est plus difficile de trouver des bienfaiteurs. Il est donc probable que les patientes qui ont subi des opérations coûteuses ou des traitements onéreux soient détenues plus longtemps. La durée de détention des patients varie énormément, et dépend en partie de la capacité à trouver un bienfaiteur pour régler la facture, ou un moyen de tromper la surveillance des gardiens et s’évader. Toutefois, pour avoir un peu d’argent, certaines d’entre ces femmes, en l’occurrence, celles qui ont des contacts dehors, s’adonnent à de petit commerce qui échappent parfois à la vigilance des responsables des hôpitaux.
BENIN: Quand l’hôpital devient une prison pour les femmes
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