
Lettre ouverte à Robert Dossou
Encore une fois, sinon une fois de plus, vous avez rendez-vous avec le destin. Investi de la confiance de vos collègues, vous venez d’être porté à la tête de l’une des plus importantes institutions de la République, la Cour Constitutionnelle, à tenir, par son rôle, par sa fonction de régulation et d’arbitrage, pour la clef de voûte de notre système démocratique. Vous voilà projeté à l’avant-scène. Aujourd’hui, sous les feux de la rampe, mille soleils, dardant à plomb leurs rayons sur votre personne. Demain, sous le tir groupé de francs-tireurs embusqués, décochant, depuis leur sombre repaire, des flèches assassines contre votre personne. C’est l’ambigu destin de ceux qui s’élèvent au-dessus du lot commun. C’est dire que, où que vous vous tournez, vous n’avez ni faveur ici, ni grâce là. Soyez et restez d’abord votre propre ami. C’est à dire celui qui sait s’écouter lui-même pour n’entendre que la voix de sa conscience.
Vous le savez : vous avez été précédé, dans l’éminente responsabilité qui vous échoit désormais, par des rumeurs qui voulaient que vous soyez l’homme d’Untel, sinon la voix de son maître. Et vous avez dit, réagissant à l’outrage, tel que devrait savoir le faire tout homme d’honneur : « C’est une injure à ma personne. Je ne suis l’ombre de personne. Je suis Robert Dossou, créé à l’image de Dieu. » (Fin de citation)
Oui, Dieu. Car lui seul nous voit au tréfonds de nous-même. Lui seul est juge de tous nos actes, bons ou mauvais, de tous nos péchés, par excès ou par omission. Si Dieu est à la fin, pourquoi ne serait-il pas au début ? N’est-il pas l’alpha et l’oméga ? Pour dire que s’il s’accorde le privilège de nous jugé en dernier ressort, c’est lui qui nous accorde le privilège de nous faire juger par lui au premier chef. Pour ce faire, il nous appelle à d’éminentes fonctions, sans commune mesure avec notre statut de mortel. Il nous confère la suprême couronne pour nous mettre au service des hommes, ses créatures. Car servir les autres, c’est se servir soi-même. Mais, pardessus tout, c’est servir Dieu qui sait se servir de nous pour accomplir ses desseins.
Vous êtes donc là où vous êtes par la volonté de Dieu. Mais vous y serez reconnu comme un sage ou jugé comme un imposteur par votre seule volonté. Vous avez donc le choix. Et nous ne doutons point que vous saurez faire le bon choix. Votre bilan de président, dans cinq ans, à la fin de la quatrième mandature de la Cour constitutionnelle, portera votre signature et non celle de Dieu. Vous voilà prévenu.
Pour justifier et confirmer tout ce qui vient d’être dit, pensez un peu à ce à quoi vous aimez, vous-même, vous référer souvent, le tenant pour l’une de vos plus belles et de vos plus brillantes réalisations. Je veux parler de la Conférence des forces vives de la nation dont vous fûtes le concepteur et l’organisateur inspiré. La formule a fait recette, ici et là en Afrique. Elle a immortalisé le génie béninois, en vous immortalisant vous-même.
Mais c’est la Conférence nationale qui a donné naissance, si l’on ose dire, à la Cour constitutionnelle. Dix-huit ans après que vous avez porté l’une sur les fonts baptismaux, vous voilà porté à la tête de l’autre. Mais dix-huit ans durant, elle ne s’est point révélée à nous la ligne invisible qui relie la Conférence nationale de votre œuvre d’hier à la Cour constitutionnelle de votre mission d’aujourd’hui. Deux épreuves, deux examens dans le temps mais sur la trajectoire d’un seul et même devoir. Si vous avez réussi à l’un, vous n’avez pas le droit d’échouer à l’autre.
Il n’y a pas de hasard, Monsieur le Président. Mais il y a que c’est ce que nous pensons qui finit par nous façonner et qui finit par déterminer ce que nous sommes, ce que nous faisons, ce que nous réalisons. Les résultats de nos actions sont la somme des pensées que nous entretenons dans notre esprit. Alors, Monsieur le Président, ne vous donnez aucune limite : voyez grand, voyez loin, voyez au-delà des ténèbres de la nuit, voyez au-delà des brumes des matins calmes, bien au-delà des temps d’orage, d’éclair et de foudre.
C’est moins le Bénin d’aujourd’hui, coincé dans l’espace clos d’un mandat de cinq ans, la durée de votre présidence à la tête de la Cour constitutionnelle, c’est moins ce Bénin là que vous êtes appelé à construire.
Vos actes témoignent pour demain. Ils seront vos juges à la barre de l’histoire. Ils sont à comptabiliser comme autant de briques destinées à construire la maison Bénin. Une maison qui vous survivra. Une maison à laquelle chaque Béninois, d’une génération à l’autre, a sa part. Ainsi, sur les chantiers du présent, il ne tient qu’à vous de vous faire bâtisseur d’avenir.
C’est l’honneur d’une génération de Béninois que vous défendez ainsi, celle de vos compatriotes qui se reconnaissent en vous par la complicité de l’âge et par la proximité des valeurs partagées. C’est le chemin d’une génération de Béninois que vous tracez ainsi, celle de vos compatriotes qui ont besoin de se conforter dans l’exemple des aînés, trouver des repères de vie le long des sentiers ouverts par les pères et les mères et que les fils et les filles ont la mission et la responsabilité de transformer en des autoroutes de l’espérance.
Monsieur le Président, une lettre comme celle-ci ne peut épuiser tout ce que l’amitié me dicte à votre adresse. « De la main de l’ami, nous instruit un proverbe algérien, la pierre est une pomme » (fin de citation). Mais la pomme une fois partagée entre deux amis, ce sont deux concitoyens qui se retrouvent face à face. Parce qu’ils n’ont pas nécessairement besoin de regarder dans la même direction. Qu’il suffise qu’ils voient le même pays. Et c’est parce que l’ami est sûr de ne point décevoir le concitoyen que le concitoyen se réjouit à l’avance du succès de l’ami.
Vous savez, Monsieur le Président, combien sincère est ma respectueuse et haute considération.
Jérôme Carlos
La chronique du jour du 13 juin 2008
/image%2F1217104%2F20191118%2Fob_f52d34_benoit-illassa-et-patrice-talon.jpg)