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Afrique : la démocratie en sursis


Lundi 07 juillet 2008

Il faut dégraisser le mammouth. Ainsi parlait de l’école, il y a quelques années, un ministre français de l’Education nationale. Le mammouth, c’est un éléphant des temps  préhistoriques, remarquable par sa grande taille. Le ministre faisait ainsi allusion à l’Ecole devenue, dans son pays, trop grosse et trop grasse, donc quasiment ingérable.
La comparaison vaut, aujourd’hui, pour l’Uni­on africaine (UA), ce mammouth institutionnel, en proie à une inquiétante surcharge pondérale, par rapport à son poids, promis au destin dérisoire d’un éléphant blanc, par rapport à son action de plus en plus nulle et par rapport à son efficacité de moins en moins évidente.
Plus de 52 Afrique viennent de se réunir à Charm El Cheikh, en Egypte. Et le machin qui a appelé à cette grand-messe continentale n’a rien trouvé de mieux à proposer, en rapport avec la crise politique qui secoue le Zimbabwe, que le partage du pouvoir entre Robert Mugabe, président sortant, réélu par défaut dans une élection unidirectionnelle et l’opposant Morgan Tsvangirai, contraint de sortir de course pour laisser gagner l’autocrate d’Harare.

« A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire » 
Le traitement ainsi proposé à la crise au Zimbabwe, sous la forme d’un compromis boiteux, devrait susciter et animer, de Dakar à Nairobi,  d’Alger au Cap, un front du refus sans frontières des démocrates africains ou de tous ceux qui croient encore à l’avenir de la démocratie sur notre continent. Car si rien n’était fait, on laisserait entériner et valider, par la plus haute instance politique continentale, le fait que les urnes ne servent plus à rien, que le suffrage des populations dans la désignation de leurs représentants ne rime plus à rien, que la démocratie ne débouche plus sur rien. La seule formule qui vaille désormais, c’est le partage du gâteau au sommet de l’Etat.

Avec la médication qu’elle vient de prescrire au Zimbabwe, l’Uni­on africaine met désormais en route, de manière silencieuse et rampante, le processus de liquidation à terme de toutes nos expériences démocratiques. Comme si, au tournant des années 90, nous n’étions allés au pluralisme démocratique que parce que contraints et forcés. Sous les apparences du neuf, le vieil homme veillait. C’est La Rochefoucauld qui a raison : «  L’hypocrisie, a-t-il écrit, est un hommage que le vice rend à la vertu ».

Franchement, qui aide-t-on et quel avenir prépare-t-on pour le Zimbabwe si l’on devait suivre l’Uni­on africaine qui propose le partage du pouvoir entre un Mugabe tourné vers le passé, bloqué sur ses titres de gloire, nostalgique de ses galons défraîchis d’ancien combattant de la liberté et Morgan Tsvangirai qui incarne le mieux, aujourd’hui, les aspirations des forces montantes du Zimbabwe ? Que peuvent-ils se dire ? Que peuvent-ils entreprendre ensemble ? Le mariage de la carpe et du lapin est l’uni­on la plus mal assortie qu’on puisse imaginer dans la gestion des intérêts d’un peuple.

Si l’enjeu, ce n’est que le pouvoir pour le pouvoir, nous pouvons alors admettre que pour gouverner l’Afrique au XXIème siècle, il eut suffi de mettre ensemble, de manière folklorique, un pelé et un galeux pour assurer la direction d’un pays, pour gérer les intérêts de tout un peuple. Pourvu que l’Uni­on africaine, qui aide à former de tels couples mal assortis, aille au bout de sa logique. Vivement donc qu’elle revienne, après coup,  faire le constat des ravages et divers torts causés, tenir comptabilité des dégâts et dommages collatéraux nés de ces mariages de déraison.   

Une chose est sûre, l’Afrique a déjà mis sur le marché les premiers échantillons d’un nouveau produit politique qui porte sa marque de fabrique. Le partage du pouvoir, pour ne pas dire le partage du gâteau, sera bientôt la marque distinctive d’une Afrique nostalgique, sinon prisonnière de son passé, tout attelée à une tâche de normalisation qui la remet à l’heure de la pensée unique, du parti unique et des présidents à vie.

La pensée unique, c’est la voix de son maître. Le pharaon parle et les choses sont. C’est la vérité du jour érigée en vérité de toujours. C’est la fin des débats ouverts dans lesquels la parole était gérée sans exclusive ni discrimination. C’est aussi la fin des grognes débridées sur des médias ivres de liberté. C’est tout le monde au pas,  personne n’étant plus autorisé à jouer les moralisateurs de l’action publique. C’est tout le monde bêlant d’une seule et même voix, personne ne pouvant plus s’arroger le droit de s’ériger en conscience critique de tout un pays et de sa gouvernance.

Le parti unique, c’est quand tout un pays s’habille du même maillot pour jouer un match sans adversaire et à sens unique. Il faut alors foncer tous, tête baissée, dans la même direction. Tout au moins dans celle ordonnée par l’unique juge arbitre de la partie. Sans qu’on se préoccupe outre mesure qu’il y ait, au bout, le précipice. C’est la patrie ou la mort, alors « s’en fout la mort ! ». Les martyrs de la cause ne verront pas la société où il fera bon vivre. Qu’ils meurent heureux de savoir que l’offrande de leur vie contribue à son avènement.
La présidence à vie est celle dont l’un des prototypes incarnés est Mugabe. L’ancêtre, juché tout au-dessus de ses 85 ans,  déclare à la face du monde, j’y suis depuis 28 ans par la volonté de Dieu et je compte y rester jusqu’à ce que mort s’en suive avec la complicité de l’Uni­on africaine. Parole testamentaire d’un homme à qui le grand âge n’a pas conféré, hélas, beaucoup de sagesse. Parole insultante pour près d’un milliard d’Africains qui gardent la sagesse de mépriser les insultes.

Jérôme Carlos
La chronique du jour du 7 juillet 2008



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Tag(s) : #Politique Africaine
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