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Bénin : Lutte anti-corruption ou règlements de comptes ?

Cent jours après son accession au pouvoir, le Président Yayi Boni a entrepris une lutte anti-corruption en profondeur. L’interpellation le 4 juin dernier du riche homme d’affaires, Monsieur El Hadj Séfou Fagbohoun en est une preuve. En y regardant de plus prêt et en recoupant les sources d’informations fiables, cette arrestation du leader du parti politique Mouvement Africain pour la Démocratie et le Progrès (MADEP) apparaît aussi comme le résultat de règlement de comptes politiques.

1. Les effets de changement d’alliance politique

Par décision de la Haute Autorité, garant de l´exécution des lois et des décisions de la justice, la police nationale, a été saisie le 4 juin 2006 de procéder à l´interpellation des nommés Séfou Fagbohoun, Marcellin Fagbohoun, Joseph Paul Akle, Abakar Kotoko, respectivement Président directeur général, directeur financier, président du conseil d´administration et directeur général de la Société nationale de la commercialisation des produits pétroliers (SONACOP) pour diverses délits portant sur les dizaines de milliards de francs CFA et commis aux dépens de l´Etat béninois et des entreprises telles que la multinationale Texaco, la Sonabhy, et autres.

Aussitôt, à 20 heures de cette soirée du 4 juin, les officiers de la police judiciaires et du Service Recherches et Enquêtes (SRE) de la Direction des Renseignements Généraux et de la Surveillance du Territoire (DRGST), ont pris d´assaut les domiciles de Marcellin Fagbohoun, Joseph Paul Akle, et d´Abakar Kotoko à Cotonou, et les interpellent. Le commandant Philippe Houndegnon de la police de la brigade économique et financière, appuyé par deux agents de l´unité de Recherche Assistance Intervention Dissuasion (RAID), se présentèrent au domicile de Mr. El Hadj Séfou Fagbohoun à Adja Ouéré et procède à son arrestation sans opposition.

A 23 heures 35, le ministre de la justice, porte-parole du gouvernement, livre sur la chaîne de télévision nationale (ORTB), le communiqué de ces arrestations, et, le mardi 6 juin 2006, les suspects sont déférés au parquet de Cotonou où, leur détention venait d’être prorogée de 48 heures. Deux jours plus tard, le 8 juin, une procédure est inscrite sous le n° 3374/RP06. Elle a fait l´objet d´une ouverture d´information au deuxième cabinet d´instruction du tribunal de première instance de première classe de Cotonou, sous les chefs d´accusations suivants : opposition à la justice, non versement de taxes, abus de confiance, portant sur 8,1 milliard de francs cfa, et de 1.200.000 tonnes de produits pétroliers.

Les présumés innocents, surpris et outrés par ces accusations et leur mise aux arrêts dans cette affaire, décident de saisir la cour constitutionnelle le 6 juin 2006. Ils s´indignent contre les violations des articles 9 du code de procédure pénale relative aux visites domiciliaires, 15 et 20 de la loi fondamentale béninoise, 6 de la charte africaine des droits de l´homme et des peuples, 9 de la déclaration universelle des droits de l´homme, et 9 du pacte international relatif aux droits civils et politiques.

La cour constitutionnelle déclare que l’arrestation et la détention des requérants sont conformes à la loi fondamentale, et ne relèvent de ce fait d´aucune violation des droits de la personne. En outre la haute juridiction, dans son arrêt se déclare incompétente à statuer sur leur interpellation. Toutes ces controverses juridico-politiques, ouvrent la voie à des interrogations : le Président Yayi Boni vient-il vraiment de réussir un véritable coup de filet dans sa lutte contre la corruption dans le pays ? Si oui, comment expliquer que Mr. El Hadji Séfou Fagbohoun qui a échappé à toutes les commissions d´enquêtes et procédures judiciaires jusqu’ici, puisse se retrouver du jour au lendemain sous les verrous ?

On sait par ailleurs que l´ex-Chef de l´Etat Mathieu Kérékou, a soutenu depuis des années, ce milliardaire, leader du MADEP, parti politique le plus influent de l’ex-mouvance présidentielle. N’y aurait-il pas là, la résultante d’alliances souterraines scellées entre l´ex-Président Mathieu Kérékou et son successeur Yayi Boni au détriment du leader Parti du renouveau démocratique (PRD), maître Adrien Houngbedji ? Une des multiples sociétés de Mr. El Hadj Séfou Fagbohoun, la Continentale des pétroles et investissements (CPI) aurait commis un délit d’initié en lors de la reprise de la société d´Etat qu´est la SONACOP.

Flash back ! Tout remonte en 2000, quand le Directeur général des douanes Mr. Raouf Paraiso, envoie une lettre au ministre des finances et de l´économie d´alors, Mr. Bio Tchané, faisant état que depuis son rachat par la Continentale des pétroles et investissements (CPI) de Mr. El Hadji Séfou Fagbohoun, la Société nationale de commercialisation des produits pétroliers ne paie plus régulièrement ses dettes fiscales à la douane. Celles ci s´élèvent à la date du 17 mai 2000 à 5.087.219.482 F cfa. Toutefois, quelques semaines plus tard Mr. Raouf Paraiso est limogé, pour des raisons non-éclaircies, mais officieusement, c´est la fuite organisée de l’information contenue dans sa lettre vers les médias, qui était à la base de son limogeage.

Le contenu de la lettre apportait une information confirmée par ailleurs. En effet, la CPI qui appartient à El Hadji Séfou Fagbohoun, Président du MADEP aurait utilisé pour le rachat des 55% des part de la SONACOP, les dépôts à termes (DAT) de ladite société domiciliés à la Banque internationale du Bénin (BIBE) et à la Financial Bank, du pays avec, apparemment, une complicité flagrante du Directeur général, Mr. Cyr Koti, ex-conseiller technique à l´énergie du Président Mathieu Kérékou. La SONACOP garantissait des prêts consentis par la Financial Bank à la CPI d’El Hadj Séfou Fagbohoun, ceci dans le cadre de l’opération de reprise de ladite société par un dépôt à terme (DAT) de 2,100 milliards de francs cfa.

La SONACOP certifiait par un DAT de 7 milliards francs cfa de crédits que la BIBE acceptera des propositions de la CPI dans le cadre de la même opération. Plus inquiétant, un décret portant transformation de la société d´Etat SONACOP en société anonyme unipersonnelle avec ouverture de son capital a été signé le 14 mai 1999.

Ainsi, avant même que la procédure de privatisation ne soit enclenchée, la CPI d´El Hadj Séfou Fagbohoun, savait dejà qu´elle serait le repreneur et se constituait une fortune avec les fonds de la société d´Etat SONACOP. Si devait être prouvé, il s’agit là, en principe, d’un délit d´initiés.

Mais, dans le cas béninois, l’ex-ministre de l´économie et des finances, Bio Tchané, a assigné au nom de l´Etat, la CPI et le sieur El Hadj Séfou Fagbohoun en justice pour mésintelligence entre deux associés. Cependant cette procédure échoua jusqu´à la nomination par la cour d´appel de Cotonou, le 17 Août 2000 de l´expert Armand Fandohan qui procéda à la vérification de la gestion de la société. Mais, d’après le Président Mathieu Kérékou, Mr. El Hadj Séfou Fagbohoun  n´a pas détourné d’argent. On dit que Fagbohoun a pris l´argent de la SONACOP pour racheter la SONACOP, mais cet argent se trouve dans les mains du ministre des finances… Bio Tchané… Bio Tchané parle au nom de lui-même…

Or, le ministre des finances n´est sans savoir, que la procédure de rachat et de privatisation, est depuis son début en 1999, entachée d´irrégularités, et d’imbroglio politico-financiers, ayant créés des conditions propices aux délits d´initiés commis par la CPI de Fagbohoun. C’est donc bien l’intervention du Président Kérékou qui a permis alors au milliardaire pétrolier d’échapper à la justice.

2. Changements d’alliances politiques sous fond d’affaires financières

Cependant, en 2005, le milliardaire commet des maladresses, ce qui a fragilisé ses rapports avec celui que tout le monde s’accorde à appeler « Caméléon ». Car, ayant eu vent des indiscrétions présidentielles selon lesquelles le Président Mathieu Kérékou ne se présenterait plus aux scrutins de mars 2006, le milliardaire a décidé de jouer sa propre carte politique. Il s´est approché de Maître Adrien Houngbedji, leader du parti du renouveau démocratique (PRD). Mais, une telle alliance fut perçue par certains partisans de la mouvance présidentielle comme une trahison et une ingratitude.

Ceux-ci affirmèrent que Mr. El Hadj Fagbohoun aurait agi de la sorte car estimant qu’il n’aurait plus besoin d’un Président Mathieu Kérékou, en retraite. Il semble que, pour certains, il ne faut pas sous-estimer les capacités d’influence du « vieux caméléon » qui est plus que respecté par l´actuel Chef de l´Etat Yayi Boni pour ses expériences du pouvoir.

Olosegun Obassandjo aurait donné 60 milliards de francs CFA provenant des opérations de transferts d’argent du pétrole à Mr. El Hadj Séfou Fagbohoun. Celui-ci était censé remettre 20 milliards à Mathieu Kérékou pour sa campagne présidentielle de mars dernier. Difficile de savoir si ceci a été confirmé ou infirmé !

Selon des sources proches de l´ancien ministre des finances, l´arrestation de Séfou Fagbohoun, ne serait qu´un coup monté par l’ex-Chef de l´Etat Mathieu Kérékou et le Président actuel ne pouvait que s’exécuter. Par ailleurs, des sources nigérianes proches du ministère fédéral de l´industrie confirment sous le couvert de l´anonymat que cet envoi aurait été effectué. En pensant que le caméléon serait contraint au silence du fait des transferts de fonds d’origines non éclaircies (60 milliards de Fcfa), Mr. El Hadj Séfou Fagbohoun aurait tout simplement conservé la part qui revenait à l’entourage du caméléon. Ce dernier n’en a pas fait cas sur le moment. Suite à des investigations, l’origine du comportement du milliardaire ne serait que Me. Adrien Houngbedji, interessé au poste de Président. Car, pour le président Mathieu Kérékou et ses partisans, derrière, Yayi Boni, ne pouvait que se trouver la main invisible de l´opposition, l´ex-Président Nicéphore Dieudonné Soglo et son parti la renaissance du Bénin (RB).

Et, face à cette situation imprévue, le président Kérékou, renonce à soutenir son Me. Adrien Houngbedji en raison, du conflit qui l´oppose à El Hadj Séfou Fagbohoun et choisit de soutenir Dr. Yayi Boni, avec qui, il a pris soins de sceller des alliances secrètes et s’appuyant au passage sur les nombreux ex-conseillers officieux, des pasteurs baptistes, et méthodistes, du vieux Caméléon dans l´entourage de Yayi Boni.

Ce dernier ne dispose pas, toujours selon les nombreuses sources des milieux politiques de la réalité de pouvoir et c´est l´ex-Président Mathieu Kérékou qui gouverne toujours par l´intermédiaire de ces « pasteurs ». C´est cette alliance secrète Kérékou-Yayi Boni qui a conduit à l’arrestation de Mr. El Hadj Séfou Fagbohoun. Aussi, selon, les sources proches du caméléon, ce serait l’ex-Président Kérékou lui même, qui aurait convaincu l´actuel président Yayi Boni, ceci en guise de représailles, l’incarcération de son allié d’antan. Et, l´actuel Président du Bénin, en quête de popularité et de notoriété politique et suivant en cela les injonctions des institutions multilatérales de Washington, n´a pas hésité à sauter sur une telle aubaine.

Nombreux sont ses compatriotes qui pensent qu´il va trop loin dans sa croisade controversée contre la corruption en raison des multiplications des arrestations de responsables politiques, économiques et administratifs. Des accusations ont été portées contre le milliardaire pour avoir aussi abusé la société Texaco. La fusion de cette dernière en octobre 2001 avec le groupe pétrolier Chevron du vice-Président américain Dick Cheney, au moment où elle réalise plus de 130 milliards d´Euros de chiffre d´affaires surprend les Béninois. Certains y voient la main invisible de la maison blanche via les pasteurs qui grouillent dans l’entourage du Président Yayi Boni. La résultante de tout ceci semble bien n’être qu’une manœuvre, profitant aux sociétés américaines et destinée à ruiner le milliardaire béninois tout en permettant d’ériger de facto la multinationale Texaco du vice-président Dick Cheney en position monopolistique sur le marché énergétique béninois. Il faut espérer que la justice béninoise finira par apporter un peu de transparence.

3. Un milliardaire remplace-t-il un autre ?

Mais, en attendant un procès aux multiples facettes de Mr. Fagbohoun, ses partisans se mobilisent outre l´arrestation, contre la fameuse plainte d´abus de confiance de la société Texaco, et la considère comme une manœuvre.

Toutes ces controverses obligent à se demander, si le Président béninois est bien le vrai patron du pays et si une partie de l’opinion avertie n’assimile pas déjà sa lutte contre la corruption à des règlements de comptes politiques, où certains pays occidentaux se retrouvent de facto en situation de monopole et d’autres en profitent pour devenir des millionnaires.


Par Koffi Sylvain SASSE
Journaliste indépendant : il collabore à plusieurs revues africaines
Il s’exprime ici à titre personnel.


1. Article 59 de la constitution béninoise du 10 décembre 1990.

2. Procès verbal n° 72/2006 du dimanche 04 juin 2006 de la brigade économique et financière.

3. Messieurs El Hadj Séfou Fagbohoun, Marcellin Fagbohoun, Joseph Paul Akle, et Abakar Kotoko.

4. Sous les numéros respectifs de 1202/088/REC, 1203/089/REC, 1204/090/REC, 1205/091/REC.

5. Constitution béninoise du 10/12/1990.

6. Arrêt de la Cour : décision numéro DCC06-075.

7. Question d´actualité n° 46 de l’Assemblée nationale du Bénin, en 2000.

8. Dossiers d´instruction de l’affaire SONACOP, auprès de la cour d’appel de Cotonou, en 2000.

9. Lettre N° DG/DFC423/99 du 16 avril 1999.

10. Lettre N° DG469/99 du 30 avril 1999.

11. Rapport de la commission bancaire de l´union économique et monétaire ouest africaine, UEMOA de 2000).

12. La revue, les voies de la Renaissance, n°3 septembre - octobre 2003.

13. Sylvain SASSE, « Terrorisme : Comment les attentats du 11 Septembre 2001 ont réhabilité Vladimir Poutine », Bimensuel Afrique Education n°199 du 1er au 15/03/2006 ; Ne faut-il rappeler que des hautes personnalités liées au pouvoir américain (ex conseiller du directeur de la CIA) ou de la Deutsche Bank via sa filiale Alex Brown Bank et l’Administration américaine auraient été mélées à des délits d´initiés sur le marché boursier New Yorkais, les 6, 7 et 10 septembre 2001, soit quelques jours avant les attentats de 11 septembre 2001 ? Les profits de ces délits d’initiés se chiffraient à 15 milliards $ US selon l’ancien ministre allemand de la défense, Andreas von Bulow (Interview du ministre fédéral allemand de la défense Andreas von Bulow au quotidien Tagesspiegel du 13 janvier 2002) et 5 milliards $ US selon le Wall Street Journal.

14. Interview de Kérékou sur ORTB (office de radio et télévision du Bénin) en 2000.

15.16.17. Entretiens de l’ auteur

18. Jason Leopold < Cheney’s lies About Halliburton and Iraq > Counter punch 19/03/2003
 








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Tag(s) : #Politique Béninoise
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