CRISE A L’ASSEMBLEE NATIONALE: Yayi obligé de négocier
Entretien avec Me Luc-Martin Hounkanrin, avocat près la cour d’appel de Cotonou,
membre de la société civile.
La crise éclatée à l’Assemblée nationale à la suite du lancement de la première session ordinaire de l’année 2008, exacerbée par la non installation à ce jour de 24 conseils communaux, s’envenime dans un environnement économique de plus en plus difficile avec à l’affiche la cherté de la vie poussée, en début de cette semaine, par l’augmentation drastique des prix des produits de grande consommation. Le président Boni Yayi, pris dans l’étau de négocier le dégel de la crise politique au parlement avec une frange de députés obstinés dans leur position, n’en pouvait rien contre l’augmentation des prix.
Je ne suis guère surpris de la situation de crise que traverse présentement l’Assemblée nationale. Car un homme politique de ce pays avait dit en son temps que la majorité parlementaire est toujours et pour longtemps encore à géométrie variable. Et donc, ce que nous observons aujourd’hui au parlement n’est que le reflet de la variation de la majorité parlementaire. La représentation nationale a un vrai problème de crise de confiance et de partage du pouvoir. Ne l’oublions pas. L’Assemblée nationale est le haut lieu de la politique d’un pays. Donc, ce qui s’y passe est à l’image de notre pays. Est-ce une bonne ou une mauvaise image ? On dira tout simplement que c’est de la politique. Concrètement, je crois qu’il y a une crise de confiance entre la majorité des députés et le président de l’institution, et, à travers lui, l’Exécutif. Il y a lieu de dialoguer et de ramener la confiance en se faisant des concessions. Il ne siérait pas que l’Exécutif qui est boudé radicalise sa position. C’est également malaisé que la majorité actuelle au parlement ait une position de jusqu’auboutisme. Car, pour construire le pays, nous avons besoin de dialogue, d’amour, de regarder un peu dans la direction de l’intérêt supérieur de la nation.
Et de mon point de vue, ce n’est vraiment pas l’intérêt du pays qui préoccupe d’un côté comme de l’autre. La seule préoccupation des uns et des autres est l’intérêt des forces politiques qui se positionnent déjà par rapport aux prochaines élections présidentielles de 2011. Il fallait s’attendre à cette situation.
En effet, depuis avril 2006, nous avons un nouveau président après le départ de Kérékou. Et il fallait une majorité stable pour gouverner normalement. On sait comment cette majorité a été formée. Le président de la République lui-même n’a pas un parti politique. Il n’est pas venu aux affaires par le mécanisme d’un parti politique tel que la Constitution l’a prévu. Dans ces conditions, on ne peut avoir que la situation que nous avons aujourd’hui à l’hémicycle.
Depuis 1990 à ce jour, aucun homme n’est parvenu à la plus haute fonction de l’Etat par le système partisan. Le premier président de l’ère du Renouveau démocratique, Nicéphore Soglo avait été élu sans parti politique. C’est plus tard que la RB a été créée. Il en était de même pour le président Kérékou revenu aux affaires par le soutien d’un conglomérat de partis politiques. Il en a été ainsi pour Boni Yayi en 2006 qui avait été élu sans avoir un parti politique. Cela veut dire que les mécanismes prévus dans notre Constitution ne fonctionnent pas bien. Par conséquent, à la base se trouve un problème réel qu’il faut aller régler.
En vérité, nous ne sommes pas en démocratie. Nous vivons au Bénin d’une illusion démocratique ; et nous nous en flattons. Lorsque les règles nous arrangent, nous les appliquons ; quand cela ne nous arrange pas, nous trichons ou nous violons complètement la loi, dans un camp comme dans l’autre, qu’il s’agisse du pouvoir ou de ceux qui sont en face du pouvoir. Dans ce jeu, ces politiciens, je les renvoie dos à dos. Mais quelque part, il faut comprendre que c’est le système mis en place qui les pousse à ces genres de comportement. Une fois qu’ils sont élus et qu’ils se retrouvent dans une position de représentants du peuple pour exercer une parcelle de pouvoir, ils ne regardent qu’eux-mêmes. Ils ne regardent plus ce peuple qui les a élus et dont ils sont les mandataires. Ils oublient souvent ce peuple. La démocratie suppose une exigence de respect des règles, de la loi. Il faut redonner le pouvoir à la population à la base. Nous avons besoin de la vraie démocratie. Mais la démocratie n’est pas un ‘tout cousu’ qui sied à tout le monde. La démocratie occidentale que nous essayons ici est la plus grosse épine dans nos pieds. Nous ne sommes pas suffisamment aguerris dans l’application des principes démocratiques tels qu’ils sont vécus en Occident. Il faudrait revenir à un système démocratique qui reflète mieux notre environnement, nos préoccupations. Il nous faut trouver concrètement pour notre propre contexte un système qui permette un meilleur partage du pouvoir, un système dans lequel le président de la République est un arbitre, un véritable arbitre du jeu, un homme parfaitement neutre qui ne prend aucune position pour un camp ou un autre, mais prend seulement position pour le pays. De sorte que libre qu’il est, indépendant vis-à-vis des partis, il nous représente pour arbitrer le jeu politique selon les normes, selon des plans de développement déjà préétablis et dont il se sert simplement pour la mise en œuvre de la politique de développement. Autrement dit, il faut un gouvernement d’union nationale en permanence. Nous en avons encore besoin pendant longtemps. Les notions d’opposition et de majorité qu’on agite sont une vue d’esprit chez nous pour le moment. Elles ne reposent sur aucun fondement philosophique, aucune option politique claire, mais sur des intérêts individuels partisans. Encore que nous n’avons pas de partis politiques véritablement dignes. A l’intérieur, il faut permettre aux populations de régler leurs problèmes. On en parle, mais dans les faits, cela ne se passe pas ainsi. Que l’on évite nécessairement que le mandat du président de la République soit toujours et pendant longtemps de deux, trois, quatre mandats... Cela ne peut continuer ainsi. Un président de la République a droit à un mandat et à un seul. Les privilèges du pouvoir font que lorsqu’on y est, on n’a pas envie de le quitter. Et ainsi, lorsque quelqu’un est au pouvoir, il a toujours envie de faire le maximum : deux, trois…mandats. Il vaut mieux limiter le mandat unique non renouvelable à cinq ans pour que le président mette toute son énergie au service du développement et que son successeur poursuive dans la même ligne. La Constitution du pays n’est pas l’histoire d’une génération, d’un individu. C’est un processus. L’essentiel, c’est que chacun fasse ce pourquoi il est là et qu’il y ait une collégialité. Qu’on responsabilise les gens. Que chaque citoyen se sente engagé au travail au lieu d’attendre que quelqu’un soit élu pour profiter du cercle du pouvoir. Le pouvoir doit pouvoir désormais passer d’une main à une autre facilement et en impliquant les régions. Avant la fin d’un seul mandat, un an plus tôt, on doit connaître le successeur qui doit se mettre dans la consultation pour former son gouvernement d’union nationale. La manière dont les gouvernements sont formés depuis l’avènement du Renouveau démocratique et même avant, ne nous permet pas d’évoluer. Voilà des gens qui se retrouvent du jour au lendemain au gouvernement selon leurs affinités avec le président. Ils sont sans base politique en entrant au gouvernement. Et c’est quand ils y arrivent qu’ils commencent par chercher une base, avec l’argent de l’Etat. Ils ne représentent rien. Ils sont là seulement pour servir le président qui, à la faveur d’un décret, les amène. C’est extrêmement dangereux. Nous avons besoin des ministres représentatifs, suffisamment représentatifs parce qu’ils incarnent quelque part une partie de la population. Ils devraient avoir donné la preuve de leur désintérêt à servir les populations pendant des années. Sur près de 8 millions que nous sommes aujourd’hui, environ 25 personnes seulement sont chargées de gérer la bourse nationale. Le pouvoir qu’on leur confie est immense. Et ces personnes n’ont aucune légitimité, sortant parfois du néant pour être ministres. J’aurais préférer qu’avant d’être nommé ministre on ait occupé un poste électif au préalable. Et là, on sait que vous avez une force derrière. Ou quelqu’un de l’association de développement d’une localité. Bien évidemment, on laissera au président la marge de nommer aussi des technocrates avérés dont les compétences ne souffrent d’aucun doute dans l’esprit des concitoyens. Ce gouvernement se sentira redevable des populations et travaillera. Il ne suffit pas de faire les couloirs pour se faire nommer ministre, cela n’a pas de sens.
J’ai lu dans un journal «l’Etat-Fcbe». J’en ai frémi; parce que l’Etat-Fcbe, c’est comme si on est revenu à l’Etat-Prpb. Et lorsque des forces politiques parlent ainsi, c’est que le pouvoir qui doit revenir à tout le monde est aux mains d’un groupe de gens. Il ne faudrait pas que le président prête flanc à cela. Aujourd’hui, l’impression générale est que l’alliance Fcbe est soutenue par le chef de l’Etat. S’il ne prêtait pas flanc à cela, les choses ne se passeraient pas comme c’est le cqs maintenant.
Pour que la prise de pouvoir cesse d’être une obsession pour les politiciens, réfléchissons à comment faire pour partager le pouvoir. Il n’y a pas un autre diagnostic pour l’instant pour l’Afrique. Et tant que nous n’allons pas sortir de ce schéma, il n’y a point de développement. On va tourner en rond. Il faut même craindre que la situation s’aggrave parce qu’aujourd’hui, le gouvernement a fait une augmentation des prix des denrées de première nécessité. Il n’a aucun moyen de faire le contraire car il ne contrôle pas notre économie. Que peut faire un pays à ressources essentiellement fiscales ? Pratiquement rien. Pour des raisons politiques, on a un peu temporisé la chose en subventionnant... Mais désormais, on ne peut plus continuer sur cette lancée. Il faut se mettre au travail. Nous sommes en permanence trompés par nos politiciens. Tout ce qui se passe aujourd’hui n’est que des intrigues. Réduisons les tensions pour mettre cette énergie au service du développement de notre pays. Car si nous ne faisons rien, demain, la vie sera encore plus chère, et cela entraîne des révoltes. Ce ne serait la faute d’un régime donné ; mais de tous les régimes qui se sont succédé. Parce que la situation a été programmée progressivement.
Bientôt, ce sera la fin de la crise. Parce que, quand les députés vont finir de partager le gâteau, ils vont s’entendre, donnant l’illusion au peuple que c’est fini. Ce qui est faux. Les contradictions resteront encore là.
Pour l’instant, le président Boni Yayi est là et il a encore les cartes en main. Mais ses marges de manœuvre sont limitées. En effet, il a réussi à avoir une majorité contre lui au lieu de l’avoir avec lui. Il est obligé, dans ce cas, de négocier. Il ne peut jamais avoir une position qui va faire perdurer la crise. S’il le fait, il sera responsable de tout ce qui adviendra, dans la mesure où il est garant de la Constitution, le premier magistrat du pays. Il trouvera forcément le chemin de la négociation et du consensus.
Nous avons un gouvernement qui est en place. Le Parlement est aussi là. Malgré cela, nous voilà dans une situation qui n’est pas du tout prévue par la Constitution. Certains députés ont exigé l’installation de tous les conseils communaux avant toute négociation. Ils ont donc montré à l’Exécutif la direction pour renouer avec le dialogue.
Nous avons au Bénin un système de parasitage. On veut profiter de l’autre et de sa position. Non ! Nous devons apprendre à aimer le travail, à nous organiser, à ne pas compter sur les autres et sur le pouvoir pour régler nos problèmes. On constate malheureusement qu’on ne va pas au pouvoir pour servir, mais pour se servir. Or, on ne prend pas le pouvoir pour l’utiliser contre les autres. On prend le pouvoir pour protéger les autres. Et tant que les gens ne vont pas le comprendre, nous serons dans cette situation de désespoir, de crise permanente, de pauvreté, de brisures de la fraternité.
Propos recueillis par
Alain Sessou et
Guy Dossou-Yovo
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