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Héritage colonial : le beau geste de l’Italie

Date: Mercredi 03 septembre 2008 
Sujet: Actualités


« Il est de mon devoir, en tant que chef du gouvernement, de vous exprimer, au nom du peuple italien, nos regrets et nos excuses pour les blessures profondes que nous vous avons causées ». Ainsi parlait l’Italien Silvio Berlusconi, en Libye, plus précisément à Benghazi, dans le cadre des festivités marquant le 39eme anniversaire de le révolution libyenne, le 1er septembre dernier.
Hors les excuses, l’Italie s’engage à verser à la Libye cinq milliards de dollars sur les 25 prochaines années au titre de dédommagements pour la période coloniale. Parmi les projets qui seront financés figure la construction d’une autoroute traversant la Libye d’ouest en est, de la Tunisie à l’Egypte. L’accord prévoit également la construction de logements, des bourses à des étudiants libyens en Italie et des pensions pour des mutilés victimes de mines anti-personnelles posées par l’Italie pendant la période coloniale.

C’est là, à n’en pas douter, une première. Du jamais vu avec une ancienne puissance coloniale. Un beau geste à compléter par un fait culturel significatif : Silvio Berlusconi a amené avec lui à Benghazi la « Vénus de Cyrène », magnifique statue sans tête du IIeme siècle  après Jésus Christ, découverte en 1913 par des archéologues italiens sur le sol libyen.
Le beau bouquet dont l’Italie honore ainsi la Libye est riche, pour ainsi dire, de trois principales fleurs : des excuses publiques pour tous les préjudices subis par la Libye et les Libyens du fait de la présence brutale de l’Italie coloniale sur le sol libyen quarante ans durant ; des compensations financières pour réparer, à titre symbolique, ces préjudices ; enfin le retour chez lui, après tant d’années d’exil, d’un objet d’art, vestige d’un passé lointain, témoin d’histoire, que le colon italien a emporté dans ses bagages comme un trophée de chasse.
L’Italie de Silvio Berlusconi, ce faisant, a ouvert une brèche dans le mur de solidarité des anciens pays colonisateurs. Ceux-ci n’ont-ils pas refusé, jusqu’ici, d’assumer la moindre part de responsabilité dans l’ignoble entreprise coloniale de domination politique, de pillage économique et d’extraversion culturelle qui a laissé exsangue la plupart de nos pays ?
L’Italie de Silvio Berlusconi a franchi le pas et posé un acte historique, certainement sans s’être concerté avec ses partenaires européens. Beaucoup diront que l’impulsivité méditerranéenne a précipité l’Italie sur une voie que, par exemple, la France de Nicolas Sarkozy ne voulait pas explorer. 

Et puis, le club européen des anciens pays coloniaux ne se limite point à la France et à l’Italie. On n’a pas le droit d’oublier les Pays-Bas, l’Espagne, le Portugal, l’Angleterre, la Belgique, l’Allemagne…Tous ces pays ont eu à faire, avec plus de cruauté et sur une période plus longue, ce pour lequel l’Italie exprime, aujourd’hui, ses regrets et ses excuses accompagnés de compensations en espèces sonnantes et trébuchantes.

L’Italie, de ce point de vue, n’a pas fait qu’ouvrir une brèche. Elle a donné une suite concrète à un débat ancien sur l’entreprise coloniale. Des esprits mal intentionnés n’ont-ils pas tenté de maquiller une telle entreprise en une formidable machine humanitaire tombée en Afrique, pour les beaux yeux des Africains ? La colonisation, selon les théoriciens du système, devait nous tirer et nous sortir des bas côtés de l’humanité où nous végétions, pour nous exposer au soleil radieux de la civilisation et du progrès. Et ces théoriciens du dimanche qui s’échinaient naguère à justifier l’injustifiable sont brutalement invités par l’Italie à revoir leur copie. Tirons de l’initiative de Silvio Berlusconi, qui mérite de faire tâche d’huile, quelques conclusions.

Premièrement. Il ne viendra plus à l’idée de personne d’insulter la mémoire des peuples en dissertant sur les soi-disant « aspects positifs de la colonisation ». Les Africains n’avaient invité personne à venir les agresser, à venir prendre possession de leurs pays, à venir disposer de leur destin. Si les Africains avaient eu en face d’eux des amis qui ne leur voulaient que du bien, jamais ils n’auraient montré une aussi farouche résistance, résistance dans laquelle se sont illustrés quelques uns des meilleurs fils du continent, tels El Hadj Omar, Gbèhanzin, Samory Touré, Tchaka et tous les autres.

Deuxièmement. La colonisation est une entreprise contre l’homme. Celui-ci, en Afrique notamment, a été atteint dans son intégrité physique, dépouillé de ses biens, malmené dans sa dignité, humilié dans ce qu’il a de profondément humain. On n’est pas loin d’un génocide en règle. Ceux qui ont perpétré ce crime, quoi qu’ils disent, quoi qu’ils fassent, ont encore du sang sur les mains. A moins qu’ils ne se décident à faire pénitence. Les excuses et les regrets sont donc toujours à l’ordre du jour. L’Italie n’a fait qu’ouvrir le ban. Que les autres suivent.

Troisièmement. Les réparations ne peuvent avoir qu’une valeur symbolique. Qui pourra tenir l’exacte comptabilité des torts et des préjudices subis par l’Afrique ? La vie ne vaut rien, à en croire André Malraux, mais rien ne vaut une vie. Que de vies détruites, ruinées à jamais sous le rouleau compresseur d’un système immoral et impitoyable ! Tout l’argent de Wall Sreet et de toutes les grandes places boursières du monde ne suffiraient à compenser les libertés écrasées, les droits violés, les biens volés, les destins brisés, les rêves calcinés, les consciences ruinées. Reste le beau geste de l’Italie de Silvio Berlusconi. Il  nous rappelle ce proverbe peul : « Un peu vaut mieux que rien et avoir vaut mieux qu’espérer ».

 

Jérôme Carlos
La chronique du 3 septembre 2008  




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Tag(s) : #Politique Africaine
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