
Bénin: Les mille et une ficelles du folklore politicien
Sacré Bénin ! Alors qu’il est frappé de plein fouet par une crise politique grave doublée d’une crise socio- économique non moins grave, le Bénin a la force d’ouvrir, dans la plupart de ses régions, la saison animée et colorée des marches politiques de soutien. Des offices religieux ou des séances de prières sont organisés. Comme si l’on cherchait à forcer Dieu à prendre sa part à la fête. Le tout est accompagné, comme il se doit, des mets des grands jours et est généreusement arrosé pour que les mémoires, brumeuses à l’occasion, ne gardent pas moins de l’événement un ineffable souvenir.
Nous sommes au lendemain d’un remaniement ministériel. La nomination au gouvernement du fils d’un terroir donné est tenue pour un acte de haute portée politique. Cela traduirait, aux dires de plus d’un, l’estime dans laquelle le chef de l’Etat tient, dans son cœur et dans son esprit, l’ensemble des enfants de ce terroir. A celui qui a tenu à ne pas vous oublier dans la distribution des responsabilités au plus haut niveau de l’Etat, et ne doit mesurer ni son soutien ni sa reconnaissance.
Ainsi, le fils du terroir nommé ministre vient se montrer aux siens et témoigner gratitude envers celui sans qui il ne serait qu’un citoyen anonyme parmi la foule des 8 millions de nos compatriotes et le terroir dont il est le ressortissant, resterait une portion de terre quelconque des 112 000 km2 de superficie du territoire national. C’est un seul qui est nommé, mais c’est en fait des centaines, des milliers de parents, amis et alliés qui sont promus et honorés. Et c’est tout un terroir qui se pare d’une identité neuve, retrouvant, de ce fait, une place de choix dans l’ensemble national. Avouons-le, cela se fête !
Une telle fête n’est pas le simple rassemblement d’une communauté humaine dont les membres voudraient, à l’occasion, célébrer leur appartenance communautaire. Cette fête vient se greffer artificiellement sur un corps qui ne l’attendait pas forcément, n’eut été l’inattendu événement de la nomination au gouvernement d’un des fils ou d’une des filles du coin. Cette fête, du coup, éclipse les pressantes interrogations qui constellaient le ciel des doutes et des angoisses des milliers d’hommes et femmes.
Les voilà soudainement habités de l’illusion que l’un des leurs au gouvernement, c’est le bien être pour tous et la prospérité partagée aux portes du village. Voilà la mentalité qui a cours et qui change les rapports de tous au travail, à l’argent, à l’intérêt général. Et c’est bien pour cela que cette fête ne peut participer que d’une opération de détournement de ce que cette communauté a de meilleur, dans un pays sous-développé, classé parmi les moins avancés, un pays qui s’est donné le droit, depuis peu, de rêver d’émergence et qui, se devrait, de ce fait, de travailler encore plus, de s’imposer la discipline de ne pas perdre du temps pour porter à terme son rêve.
Perte d’énergies à capitaliser au profit d’activités qui aident une communauté humaine à éprouver la fierté et la dignité de se prendre en charge, sans avoir à tendre la main, de se faire l’agent de son propre développement, sans quêter l’aumône de qui que ce soit. Et Dieu sait qu’il y a partout fort à faire, ce qui ouvre des chantiers à nos initiatives, toujours attendues, toujours souhaitées, sous l’angle de la participation citoyenne.
Perte de temps, dans la mesure où faire ripaille et bombance, à des fins de politique politicienne, avec les excès que cela suppose, c’est ouvrir un espace creux ou en creux dans la vie d’une communauté humaine. Il s’agit presque toujours d’un temps prélevé sur le temps essentiel et utile de cette communauté, une parenthèse manipulée qui sait exploiter à merveille notre disposition à jouer ou à nous faire, en toutes circonstances, des badauds, c'est-à-dire des gens toujours fascinés par le spectacle de la rue et disposés à y sacrifier tout.
Perte d’argent bien évidemment, dans la mesure où les commanditaires et les ordonnateurs de ces fêtes, se doivent de convaincre le plus grand nombre possible de leurs compatriotes. Et il n’y a pas deux manières de le faire que d’ouvrir large le porte-monnaie et de s’interdire de regarder à la dépense. Plus c’est intense, plus cela rayonne, et plus cela retient l’attention. C’est ainsi que ces fastes, dans un environnement généralement de grande pauvreté, sont un pied de nez à la morale. Mais ce sont surtout des prises d’actions, par anticipation,des actions à faire valoir à terme. Il faut faire fort aujourd’hui pour se garantir, sinon l’avenir, du moins des échéances pas trop lointaines ou toutes prochaines.
Terminons par une seule question : si l’on tient tant à fêter la nomination au gouvernement du fils d’un terroir donné, en marchant pour le Président, en priant pour le Président, en se rassasiant pour le Président, que ferait-on si d’aventure le Président venait à sortir de son gouvernement le promu d’aujourd’hui ? Il n’y a pas encore, que nous sachions, des postes de ministres à vie dans notre République.
Jérôme Carlos
La chronique du jour du 20 novembre 2008
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