L’évangile de la confiance selon les Béninois
Vendredi 19 décembre 2008
« Les Béninois ne se font pas confiance ». Nous rapportons-là des propos entendus lors d’une enquête de terrain. Et nos interlocuteurs, se veulent formellement affirmatifs et catégoriques. Ce trait béninois découlerait d’une observation attentive de nos comportements individuels. Que d’exemples, soutient-on, pour le montrer, le démontrer, l’illustrer.
Nous étions sur une enquête sur la presse dans notre pays. Au constat du grand émiettement qui caractérise la presse écrite, avec quarante-huit quotidiens, l’idée d’un possible regroupement des organes de presse a été avancée. Une idée aussitôt battue en brèche, au motif que le Béninois serait un fieffé individualiste qui a les yeux rivés sur son nombril. Mieux vaut compter avec 40 petits directeurs au bord de la faillite qu’avec 6 grands directeurs prospères. Le Béninois serait incapable, par conséquent, d’entrer, avec un autre, dans un partenariat durable et fructueux. Et nos interlocuteurs qui disent parler d’expérience, d’enfoncer le clou : la loi du marché disciplinera le paysage de la presse écrite, mais cela ne procèdera point de la volonté des Béninois de se regrouper, de se donner la main, de travailler ensemble.
La formule est massive dans ce qu’elle affirme. Elle est tout aussi grave dans ce qu’elle recèle de conséquences pour le présent et pour l’avenir. Nos interlocuteurs, qui ne se laissent pas démonter un seul instant, citent des cas retentissants d’échec d’associés dans diverses entreprises et qui ont fini par se torpiller, laissant ainsi filer la chance de leur vie.
Nos interlocuteurs soutiennent, par ailleurs, que la pléthore de candidats à nos différentes élections présidentielles serait indicative de cet individualisme outrancier du Béninois. La dernière élection présidentielle de 2006 a enregistré 26 candidats dans notre pays qui compte 8 millions d’habitants. En comparaison avec la présidentielle au Nigeria de 2007 qui n’a enregistré que 12 candidats dans un pays qui pèse démographiquement 150 millions d’âmes. En comparaison encore avec le Ghana, dans l’élection présidentielle en cours. Avec une population qui n’est pas loin du double de celle du Bénin, le pays de Kwame Nkrumah n’a aligné que 8 candidats.
Des preuves, en veut-on encore ? En voici : ce n’est pas un hasard, toujours selon nos interlocuteurs, que le Bénin ait eu a brillé et brille encore dans les disciplines sportives individuelles, comme la Boxe, les arts martiaux tel le judo, le karaté et consorts. Nous y raflons des médailles et des trophées. Ce n’est pas le cas avec les sports collectifs, malgré la grande audience que s’est taillé auprès du public le football, pour ne citer que cette discipline sportive, hissée au rang de sport roi, mais un roi sans royaume, un roi en quête, depuis des lustres, d’une seule réalisation significative.
Ne laissons pas trop longtemps ce couteau brûlant de nos interlocuteurs dans la plaie.
L’individualisme, cette tare que l’on veut bien voir attachée au Béninois comme un péché originel, se définit comme la tendance à ne vivre que pour soi, synonyme d’égoïsme, disposition qui conduit à subordonner l’intérêt d’autrui à son propre intérêt. C’est bien le « Gbadé tché djin nabi » en fongbé, à traduire littéralement par « C’est mon maïs à moi qui doit cuire avant celui de tous les autres ».
L’égoïsme, l’individualisme sont des sentiments humains. Il serait surprenant que les Béninois en soient les champions toutes catégories. Serions-nous plus égoïstes, plus individualistes que d’autres peuples ? Prenons garde de nous flageller plus que de raison au point de finir par nous dévaloriser à nos propres yeux. Paul Hazoumê, dans Doguicimi, son magnifique roman historique, paru en 1937, écrivait : « Le Dahoméen n’aime pas égaler, mais il aime égaliser ». C’est là un travers qui mérite d’être dénoncé. Mais gardons-nous d’en faire un trait typique, caractéristique et distinctif du Béninois.
On conviendra qu’avec nos égoïsmes, qu’avec nos individualismes, le Bénin n’est pas pour autant un Sahara de vertus, de valeurs. Il compte des hommes et des femmes vertueux et valeureux. Ceux-ci posent, chaque jour que Dieu fait, des actes de haute portée humaine. Le bien, c’est la norme. Elle a tendance à aller de soi. Le mal, par contre, bénéficie de l’effet grossissant de ses conséquences. Il frappe les esprits, retient l’attention, se fixe dans les mémoires.
Et puis, à supposer que nous soyons vraiment, nous Béninois, de la race des égoïstes et des individualistes indécrottables, réjouissons-nous de disposer d’un diagnostic qui nous situe sur nos maux. Il ne faut pas s’en désoler. C’est plutôt une chance. Nous pouvons estimer savoir quelle direction prendre pour accéder à l’école de la vertu, quelles démarches engager pour nous faire à une éducation au partage, quelles formalités remplir pour nous mouler dans la culture de la solidarité. C’est à la fois juste et vrai : un homme prévenu en vaut deux.
Jérôme Carlos
La chronique du jour du 17 décembre 2008
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