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Des philosophes béninois écrivent à Boni Yayi

 

1 décembre 2009 par La Presse du Jour 

 

Le Bénin traverse une situation politique nationale très inquiétante. Et pour le collectif des philosophes auquel appartient M. Abel Dideh, seul le Chef de l’Etat, le Dr Boni Yayi peut décrisper la situation. Et il s’agit pour lui de commencer par gouverner et par administrer, en se débarrassant de tout le superflu encombrant qui l’a empêché jusque-là d’avancer. « Avec six conseillers techniques et chargés de missions, une douzaine de ministres responsables, le Président Boni Yayi aurait infiniment mieux administré ce pays, si c’était effectivement son souci », estime ce collectif des philosophes du Bénin qui vient de lui adresser une lettre ouverte.
 
LETTRE DES PHILOSOPHES AU PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE DU BENIN

 

Yayi souci internet

 

Monsieur le Président de la République,


La seule motivation de la présente lettre est la peur. Vous êtes en train d’échouer, inexorablement, à la mission que le peuple béninois vous a confiée. Malgré les nombreux avertissements de certains de nos compatriotes qui continuent de prouver leur bonne foi en s’excluant de parti pris politicien, vous avez, domaine par domaine, précipité la destinée de la Nation et de sa postérité au bord du gouffre. Certaines personnalités qui vous demeurent inconditionnellement fidèles finissent par reconnaître, elles-mêmes, qu’il y a une crise éthique et morale. Une crise inédite des valeurs sociales et républicaines qu’artificiellement l’on veut réduire à l’économie. Et c’est pour attirer votre attention ainsi que celle de nos compatriotes sur l’entêtement de l’histoire à provoquer des désastres en pareilles circonstances que nous nous adressons à vous.
 
La préoccupation aujour-d’hui n’est pas de savoir si vous resterez ou non au pouvoir à la fin de votre mandat. Des signes manifestes de décrépitude montrent que, vous ou une autre personne, celui qui succèdera à la pagaille actuelle, devra s’armer d’intelligence exceptionnelle pour désamorcer la bombe que, collectivement, nous sommes en train de vous aider à armer silencieusement. Personne, mieux que vous, Monsieur le Président de la République, n’ignore aujourd’hui la gravité de la situation. Personne, mieux que vous, n’a également les pouvoirs nécessaires pour y mettre fin. Et l’on peut y mettre fin.
 
De quoi s’agit-il ?
 
Vous nous aviez promis un changement. Et, avant même que vous ayez précisé ce que vous vouliez changer et comment vous comptiez le faire, les trois quarts des Béninois, officiellement, vous ont accordé leurs suffrages. Non pas qu’ils soient bêtes, mais parce qu’ils en ont marre des mêmes rengaines, qu’ils ont assez vu les mêmes individus décrépits qui, depuis trois générations vivent sur le dos de l’Etat, ne laissant comme seul bilan que celui de leur incapacité notoire.
 
Pour vos électeurs, vous ne faisiez pas partie du sérail. Pour vos électeurs, les mêmes qui vous attendent au tournant, vous n’aviez pas encore montré votre propre incapacité, vous étiez un homme nouveau, un homme qui leur ressemblait, un homme sorti de nulle part, mais qui a osé étudier, osé réussir, sans coup de pouce d’un certain parrain, sans faire partie d’une certaine mafia. Pour vos électeurs, vous étiez donc l’incarnation d’une certaine justice sociale, la même qu’ils ont voulu revendiquer par l’illustration de votre élection. Vous incarniez donc en soi le changement.
 
Or, quelle réponse leur avez-vous apportée jusqu’à ce jour ? Comment avez-vous pu rétrécir à ce point la peau de chagrin ? Vous les avez tout simplement déçus, en reprenant les mêmes anciens hommes pour mieux amplifier les mêmes pratiques antisociales parmi lesquelles le trafic d’influence, le népotisme, la gabegie, le régionalisme, la dilapidation des deniers publics, l’achat massif des consciences et les passages en force battent des records jamais égalés. Des sentiments mesquins qu’interdisaient naguère la pudeur, l’autorité de l’Etat (la primauté de l’imaginaire collectif que nous appartenons à une même communauté sur l’anarchisme du grand seigneur), ces sentiments refoulés s’expriment aujourd’hui comme un privilège social avec, l’ombre portée, une constance dans la veulerie, une culture de l’abjection et du mépris, une généralisation et une valorisation de la muflerie.
 
Jamais, Monsieur le Président de la République, les recettes publiques n’ont été si massives que depuis votre règne. Et l’on aurait pu vous en féliciter si ces recettes n’avaient pas été si massivement mal distribuées en si peu de temps, comme jamais dans notre pays.
 
En effet, malgré ce paroxysme des recettes publiques, en pleine situation de crise, les problèmes d’énergie et d’eau restent non résolus pour la population. L’administration publique et les entreprises d’Etat nourrissent vis-à-vis de la population qui est et demeure leur employeur, un mépris inexplicable. Par exemple, Bénin Télécoms SA vend des clés USB de cinquante mille francs en sachant qu’elles ne fonctionnent pas correctement sans qu’aucune autorité ne l’interpelle. Dans certaines de nos mairies, nos concitoyens attendent deux mois pour se faire établir une carte nationale d’identité, s’ils ne veulent pas ou s’ils n’ont pas les moyens de corrompre les agents. Les ripoux, au sein de notre police sont en train de l’emporter, en toute évidence, sur ceux qui respectent leur vocation de telle manière que les abus font légion au moment même où les gangsters, désormais, peuvent opérer sans crainte et en toute quiétude que ce soit devant la présidence de la République , ou même en prenant à témoins des milliers de personnes dans le plus grand marché de l’Ouest africain, le marché Dantokpa.
 
L’administration publique est truffée d’incompétents notoires, absentéistes et arrogants, soutenus par des lobbys régionalistes primaires qui en garantissent la pérennité. Jamais aux temps que le peuple vous a appelé à changer, la dilapidation des deniers publics n’a atteint une masse aussi élevée en si peu de temps. Les patrons n’ont aucun pouvoir s’ils ne sont pas issus de certaines localités et les agents peuvent menacer impunément de les faire virer s’ils se hasardent à leur réclamer la rigueur. Les concours de recrutement dans l’administration publique subissent des pressions de tricherie et de tripatouillages qui ne vous auraient, vous-mêmes, permis d’accéder à rien en votre temps. Tout le monde sait, par exemple, les pressions dont vos proches ont été victimes lors du dernier concours de police où quelques cancres assujettis et maîtres cancres en campagne vous ont demandé d’annuler les résultats uniquement parce que les plus méritants sont reçus au lieu des listes préétablies par eux. Il est vrai que vous n’avez pas répondu positivement à leur requête, mais vous avez manqué gravement de les dénoncer et de les débarrasser de votre entourage.
 
Monsieur le Président de la République,
 
Ces dysfonctionnements de l’administration publique ont des séquelles tangibles sur la grande masse de nos concitoyens réduits de plus en plus dangereusement à la prostitution et à la précarité. Chacun essaie d’arnaquer l’autre pour s’en sortir tout en se donnant bonne conscience qu’il est de toute façon, lui-même arnaqué.
 
Le SMIG, normalement fixé par l’Etat en fonction d’indicateurs économiques très précis, ne correspond plus à rien aujourd’hui, peu de fonctionnaires vivant effectivement de leur salaire. Dans la ville de Cotonou, par exemple, il permet à peine de payer un loyer. Pourtant, des dizaines de milliers de nos concitoyens employés surtout dans le secteur privé gagnent moins du SMIG. C’est ainsi que les rackets et autres bakchichs au sein de l’administration sont purement et simplement remplacés par la prostitution physique et le vol, comportements qui ont franchi le cap de la marginalité pour devenir une véritable activité nationale.
 
Dans ce sillage, les débits de boissons s’affichent comme les affaires des plus florissantes, au mépris de toute norme de sécurité et d’hygiène, à côté des zemijan dont le nombre croissant défie le catalogue des bonnes intentions sur une révolution verte. Ces débits de boisson n’emploient que trop rarement nos concitoyennes parce que neuf promoteurs sur dix s’interdisent de respecter la réglementation du travail, transformant ainsi nos sœurs des pays voisins en prostituées.
 
L’éducation nationale intègre cette déchéance. Les enseignants « qui connaissent quelqu’un » préfèrent se retrouver dans l’administration où ils n’ont rien à faire, mais où ils gagnent, rien qu’en primes, plus du salaire de ceux qui gardent la craie. L’énormité étant devenue la norme, personne ne trouve cela choquant. Quant aux élèves, l’on devient franchement ridicule en leur demandant de travailler pour se réaliser, aucun indicateur national ne permettant d’illustrer une telle affirmation. Au contraire. Chacun veut devenir douanier, politicien ou footballeur. Mais, même pour la douane où il faut un concours de recrutement, personne ne croit que c’est par le travail que l’on peut réussir.
 
Avant de nous arrêter sur les records battus dans notre République ces trois dernières années, nous ne pouvons pas ne pas évoquer la santé publique. Les travaux de voirie exécutés dans la ville de Cotonou auraient pu être salués s’ils n’avaient pas contraint davantage de nos concitoyens à croupir dans l’eau stagnante, en les exposant aux maladies, à chaque pluie. Et ce n’est pas comme si ces maladies pouvaient souvent être soignées. A la corruption dans nos unités sanitaires viennent s’ajouter des grèves récurrentes dont on mesure désormais la portée en nombre de décès faute de soins. Evidemment, ces chiffres déjà effrayants s’ajoutent aux décès faute d’argent dont, hélas, le bilan macabre reste inconnu.
 
Monsieur le Président de la République,
 
Il ne nous plait pas de revenir sur les erreurs de votre politique extérieure, tant la situation intérieure est grave. Mais surtout parce que l’échec cuisant essuyé récemment par notre pays à l’élection du Directeur Général de l’UNESCO en est une illustration parlante. Quand on sait que notre candidat occupait depuis plusieurs années la direction de cette institution pour l’Afrique, on peut interroger son bilan personnel, c’est vrai, mais l’on peut aussi déplorer que la masse de vos conseillers ne soit pas arrivée à rendre plus discrète votre implication personnelle dans ce désastre programmé.
 
Au plan de la politique intérieure, votre échec à exprimer un projet de société clair qui rallie une partie de l’opinion à vous et une autre contre votre camp, a abouti à une focalisation des mécontentements autour de votre personne. Les mêmes vieux intrigants que vous étiez sensé venir remplacer et que vous avez préféré caresser dans le sens des poils se taillent déjà une place autour d’un de vos adversaires potentiels aux prochaines élections.
 
Les joutes au sein du parlement n’indiquent pas véritablement une avancée dans le processus républicain. Le niveau des débats est aussi effrayant que dérangeant. Certaines initiatives de votre majorité vous mettent en mauvaise posture parce qu’elles peuvent signifier que vous avez choisi d’être soutenu non par l’intelligence mais par la ruse, non par le discernement mais par la force.
 
Certains de vos ministres gardent leur poste uniquement par souci alimentaire et ne se lassent pas de se lasser en privé parce qu’ils ne s’habituent pas à concevoir votre rôle comme un rôle absolu, un rôle de potentat sur un marché de dupe où les uns peuvent se prévaloir de la marchandise des autres, selon leur entourage d’origine. La horde de conseillers aussi incompétents qu’inefficaces dont vous vous êtes entourés sans que le peuple sache par quel denier vous les payez, ne sait pas, elle-même où donner de la tête.
 
Tel est, Monsieur le Président de la République, le tableau dont la morosité nous effraie et devrait altérer auprès de Votre Excellence, toute velléité de rebelote. Et croyez, Monsieur, que nous n’avons pas eu d’intention alarmiste. Autrement, les difficultés de paiement auxquelles votre gouvernement est de plus en plus confronté auraient pu figurer parmi d’autres affaires dans ce tableau. Car, en réalité, quelle que soit la manipulation des médias, l’information reste têtue.
 
Monsieur le Président de la République,
 
Nous, signataires de la présente lettre, ne sommes qu’une minorité d’opinions parmi un statut socioprofessionnel minoritaire au sein de notre Etat. Nous avons tenu, toutefois, à nous exprimer devant l’histoire face à la crise actuelle, parce que les séquelles peuvent être beaucoup plus graves que ce que la plupart de nos compatriotes craignent. Notre démarche n’est pas partisane : autrement, nous serions tout simplement allés rejoindre le marché de plus en plus grouillant de vos adversaires. Elle exprime une inquiétude profonde à laquelle nous ne pouvons continuer de nous soustraire, parce que nous sommes tous embarqués, sans être tous responsables, dans la galère qui est en train de nous conduire au précipice.
 
Nous ne sommes malheureusement pas en connaissance de cas où, historiquement, quand le peuple a le dos au mur, il n’opère pas de volte-face. En vérité, ce qui nous sauve tous aujourd’hui, vous comme nous, c’est l’espérance que l’alternance inspire en soi. C’est la capacité d’accéder à l’horizon. C’est la connaissance vigilante de l’issue. C’est l’espoir d’un changement. C’est ce brin de petit quelque chose désespéré qui indique à chacun que dans toute relation de pouvoir, c’est celui qui a le moins à perdre qui domine la relation. C’est cette certitude qu’actuellement, le peuple domine la relation ayant déjà tout perdu, parce que tenu par le ventre, et n’ayant donc plus rien à perdre. Vos militants le savent, qui, de plus en plus véreux, font régulièrement du chantage politique, bafouant tel projet pour tel autre, se mettant définitivement au-dessus de la loi.
 
Il se trouve que dans le contexte actuel, la gouvernance des Etats est de plus en plus assujettie au contrôle, voire au diktat de géantes institutions internationales et de gouvernements occidentaux. De telle manière que n’importe quel citoyen, pour peu qu’il a des raisons vérifiables et qu’il est capable de convaincre tel ou tel groupe de pression, peut poursuivre n’importe quel Chef d’Etat africain n’importe où, et ce, quels que soient les intérêts des marchés pour lesquels ce dernier est manipulé, le tout restant une question de temps. Le poids actuel de notre diplomatie combiné à celui de notre économie ne nous place malheureusement pas au-dessus de cet opprobre. L’exacerbation des mécontentements, en raison du tableau sommaire peu reluisant que nous venons de dresser, pourrait, malheureusement aboutir à ces extrêmes.
 
Pour dire les choses rapidement, vous ne devez pas, vous ne pouvez plus, Monsieur Le Président de la République, gouverner aujourd’hui avec des méthodes d’avant-hier. Nous avons besoin d’une autre réputation que la réputation du ridicule, après la sanction collective que nous nous infligeons déjà pour vous avoir demandé de conduire notre destinée pendant un laps de temps.
 
Voilà pourquoi vous êtes disqualifié pour un autre choix que celui de la sagesse. Cette sagesse signifie que dans les prochains jours, en tout cas en ce mois de décembre, vous prendrez toutes vos dispositions pour faire correspondre aux mots de vos promesses, les choses qu’ils sont sensés incarner.
 
Il s’agit de vous rendre compte, après tout le monde, qu’une expression comme « obligation de résultat » est totalement insensée dans un contexte où les résultats du chef lui-même sont très approximatifs, où tellement de personnes sont conviées à la même tâche qu’on ne sait plus qui en est responsable, où l’injustice sociale, le népotisme et le clientélisme sont à leur comble, où la loi est telle pour certains et telle autre pour d’autres… Il s’agit aussi d’admettre, sans volonté de broncher aux conséquences, que « l’obligation de rendre compte » doit concerner tout Béninois, dans quelque secteur qu’il se trouve, y compris vous-même, et ne pas croire que vous êtes la seule personne à qui l’on doit rendre compte. Il s’agit enfin de commencer par gouverner et par administrer, en vous débarrassant de tout le superflu encombrant qui vous a empêché jusque là d’avancer. Avec six conseillers techniques et chargés de missions, une douzaine de ministres responsables, vous auriez infiniment mieux administré ce pays, si c’était effectivement votre souci.
 
Nous serions extrêmement déçus si vous ne répondez pas à cette lettre en vous mettant au travail. Il y va de votre intérêt personnel comme de celui de tous les Béninois.
 
Ont signé
Abel DIDEH
Yao Adolphe KOUNOU
Stéphane GNAVO
Maxime OKOUNDE
Théophile KOCOU
Didier MEGNANGLO
Armand  TOUDONOU
Anice DODODJI
Simplice ADJE 


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Tag(s) : #Politique Béninoise
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