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Une Nouvelle région du Monde de Glissant : La Différence matrice-motrice du vivant ? 
10/01/2007

L’écrivain et philosophe martiniquais, Édouard Glissant, nous propose d’entrer dans une très belle réflexion sur la différence. Nous retrouvons cette dernière dans sa production poétique et philosophique qu’il a intitulé Une Nouvelle région du monde[1]. La double dimension de cet essai se nourrit de la formation multidisciplinaire de Glissant à la fois littéraire et philosophe. En même temps, son auteur incarne bien, à la suite de Césaire par exemple, la figure de l’intellectuel pour lequel poésie et pensée sont apparentées comme l’indiquait à sa manière l’Heidegger de l’Achèvement de la métaphysique[2]. Mais la comparaison s’arrête-là pour Heidegger dont Bourdieu a montré par ailleurs la liaison entre la pensée de l’auteur de Être et Temps et la politique de son époque marquée par le repli sur soi et le nazisme[3]. Par contre, la pensée de Glissant, qui part d’un questionnement sur le rapport de l’homme au monde, en l’occurrence, le rapport des dominés au monde, se caractérise par cette urgence pour les peuples dominés représentés dans son discours, de « se nommer au monde totalisé »[4] pour ne pas disparaître de celui-ci.

 

Or avec une Nouvelle région du monde, l’auteur du Discours antillais opère une discontinuité dans la continuité de sa pensée en proposant cette Esthétique I qui ouvre à une autre forme de réflexion par rapport à ces cinq poétiques[5]. Ce nouvel essai nous fait découvrir l’heureux mariage entre philosophie et poésie : Glissant y pense et poétise la différence qui se voit perçue comme une des beautés du monde. L’on comprend que, pour l’auteur de Ormerod[6], l’esthétique se définie en tant que pouvoir de proclamer et d’être égaré par le paysage (les roches, les terres, les eaux, etc.) ou plutôt, il peut s’agir de « la suspension infinie que fait cet égarement quand il s’accroche aux mots fous et aux matières sereines de l’art, ou peut-être un cri »[7]. Voilà esquissée la matière de ce livre.

 

Grâce à sa/ses philosophie(s), nous entrons effectivement dans « une nouvelle région du monde », c’est-à-dire des lieux sur toutes les étendues données et imaginables qui en outre se caractérisent par l’imprévisibilité. C’est ce côté inattendu qui en fait l’attraction pour Glissant car ces lieux sont aussi ceux de l’errance et de l’obscurité, une sorte de matière pour un renouvellement des « énergies du monde »[8]. Cette imprévisibilité conduit à de nouveaux possibles qui rencontrent la complexité du monde, complexité que Glissant essaie de penser en tant qu’esthétique tout en assumant la difficulté d’en connaître l’aboutissement, parce que cette démarche peut elle-même déboucher sur de l’inconnu :

 

Voici ce que serait le traité de la différence qui résumerait en imbroglio-negro quelque esthétique qui soit. Donc une voltige dans l’inconnu et dans l’obscur, avant que le texte ait pu s’éclairer, ou aller de toute clarté vers tout inattendu, et qui suivra la même course incertaine dévalée jusqu’au Rocher. Une seule journée a rempli à ras l’espace du monde. Toute esthétique de la sorte, et quand bien même il ne se fût agi que d’exercer les règles les plus intolérantes d’une rhétorique, s’est décidée en premier à partir de masses nues inextricables impénétrables, et d’entrefeux très vifs et de très durs feuillages, et de couleurs et d’échos, dont la douceur pourtant parfois dévire, et où il n’était pas facile de fouiller un sens. Les esthétiques toujours ont rendu leur objet de plus en plus complexe, avant de l’éclairer. Les ramas des techniques y rajoutent leurs poudrées insondables.[9]

 

De plus, cette « nouvelle région du monde » ou « Tout-Monde »[10] dans lequel s’épanouissent toutes les différences domine le spatio-temporel et n’abolit pas les différences au profit de l’identique et du semblable comme c’est encore le cas dans les républiques unes et indivisibles. En effet, « [l]’harmonie des semblables est neutre et inféconde, mais la rencontre des différences, et qui n’est pas l’harmonie des contraires, s’accomplit dans et par un dépassement mutuel qui fonde l’inattendu du Tout-Monde »[11]. Dans cette optique, la Diversité devient, comme le dit Glissant, une « matrice-motrice du chaos-monde »[12], du fait que cette « diversité » fonde la Relation entre le tout et le tout et que relaie l’œuvre d’art prise dans sa pluricité. Mais dans certains pays, la différence est davantage perçue comme un outrage plus qu’un avantage[13]. Cela se traduit par un discours et une politique assimilationniste ou « intégrationniste » qui conduit au renoncement de la culture originelle. En revanche, la pensée communautaire peut isoler l’individu ou le groupe dans l’extranéité absolue. Mais ces deux approches s’éloignent profondément de la politique de la Relation, c’est-à-dire d’une reconnaissance ouverte des différences (qui n’est pas le communautarisme déterminant) et d’une attraction/opposition entre ces différences. Cet écart assumé par ces deux approches renonce simplement à vivre la beauté du monde[14]. Or la vivre, c’est entrer dans cette « nouvelle région du monde », un espace totalisé dans une temporalité relativisée où les différences sont déterminantes. La poésie, comme on le sait, est pour Glissant, le seul récit du monde qui permet de relier les diversités :

 

La poésie est le seul récit du monde et elle discerne ces présences et elle rajoute aux paysages et elle révèle et relie les diversités et elle devine et nomme ces différences et elle ouvre tellement longuement sur nos consciences et elle ravive nos intuitions. Au long de ce temps qui nous concerne et passe pour nous, elle désigne et elle accomplit cette quantité (des différences) qui se réalise et qui fournit au mouvement et donne vie à l’infinissable et à l’inattendu.[15]

 

Penser la différence comme réalités vives et changeantes aménage des variations de l’identité, ce qui déplaît aux pensées étroites qui exècrent les nuances :

 

Et la plus efficace disposition pour désarmer le racisme n’est en effet pas l’exaltation d’un humanisme universaliste dont les moralités restent toujours sans effet concret ni l’apologie d’une race persécutée, quelque douleur et exigence de justice que nous ressentions face à des génocides et à des holocaustes, mais le chant de la différence consentie, c’est-à-dire de l’approche, du mélange et de la créolisation, qui terrifient le raciste, et dont la parapensée intégriste abomine les perditions, qu’elle imagine elle-même.[16]

 

Et Glissant poursuit son cheminement en insistant sur l’exaltation de la « différence consentie » comme véhicule de la Relation :

 

Or c’est la différence, et non pas l’identique, qui est la particule élémentaire du tissu relationnel. Là, les identités sont maintenus préservées des dilutions, comment une différence pourrait-elle en effet solliciter une différence si elle se trouve déjà pervertie d’une domination à quoi elle n’a pas pu résister, et ainsi, pour conclure, la domination et l’intégration et la dilution et la mimique et le mimétisme et l’assimilation sont hors du champ de la Relation, ils n’y forcent qu’à la manière de freins, et aussi bien les identités les plus assurées d’elles-mêmes sont-elles en même temps magnétisées d’un change et d’un échange avec l’autre. Les différences tissent et jouent dans ce qui est sauf, alors elles le changent, sans le perdre ni le dénaturer. Tel n’est pas sûr de son identité, qui craint avant tout de la soumettre à d’aussi ténus rapports et de l’exposer aux différences. Voici là tout le lot du raciste.[17]

 

Voilà dit en quelques mots l’Esthétique I que préconise le philosophe et écrivain Édouard Glissant. Cette exaltation de l’échange en se changeant mutuellement nous introduit dans cette « nouvelle région du monde » qui, on l’a vu, nous écarte effectivement de ce qu’il appelle les « pensées de système » et les « systèmes de pensées » dans la Cohée du Lamentin[18]. On voit aussi, par le truchement de la pensée glissantienne, la nécessité, voire l’urgence de prendre au sérieux la littérature. Liée à la pensée, elle constitue également un des modes d’appréhension de la complexité du réel et de la réalité où les imaginaires se (re)construisent pour (re)fonder de nouveaux rapports de l’homme avec lui-même, les choses et le monde. Elle peut ainsi déterminer une nouvelle praxis politique.

 

Cependant cette liaison entre littérature et pensée n’est pas forcément assumée par l’enseignement des lettres, lui-même fondé sur l’impressionnisme ou l’exaltation de quelques figures déterminantes pour nourrir le moloch du nationalisme qui nous ramène toujours à l’identique et au semblable. Ainsi, la pensée se sclérose en se figeant : l’on entendra ministres et intellectuels déclarer l’inanité de l’étude du fait littéraire. L’ignorance est certes source de beaucoup de maux, néanmoins elle peut être transcendée par le rétablissement du lien « naturel » entre littérature et pensée, par exemple, en soulignant l’importance du discours littéraire comme modalité de la connaissance du monde, ainsi que comme point de départ de l’élaboration d’une configuration de la complexité du même monde. Une Nouvelle région du monde d’Édouard Glissant constitue une invite à cette démarche inouïe qui nous permet in fine de réenchanter le monde si l’on comprend bien, grâce à l’œuvre de l’auteur de la Lézarde, qu’écrire peut être, pour les originaires de pays dominés, un acte plus grave…

 

 

Édouard Glissant, Une Nouvelle région du monde. Esthétique I, Paris, Gallimard, coll. Blanche, 2006 ISBN 2-07-078249-2

 

Buata Malela. Contact : bmalelaafrikara@hotmail.com



[1] Édouard Glissant, Une Nouvelle région du monde. Esthétique I, Paris, Gallimard, coll. Blanche, 2006.

[2] Martin Heidegger, Achèvement de la métaphysique et poésie, trad. de l’allemand par Adéline Froidecourt, Paris, Gallimard, coll. Bibliothèque de philosophie, 2005, p.153-164.

[3] Pierre Bourdieu, L’Ontologie politique de Martin Heidegger, Paris, Minuit, coll. Le Sens commun, 1988.

[4] Édouard Glissant, Le Discours antillais, Paris, Gallimard, coll. Folio-Essai, 1997, p.329.

[5] Soleil de la conscience, Paris, Éditions Falaize, 1956, rééd.,  Poétique I, Gallimard, 1997 ; L’Intention poétique, Paris, Seuil, coll. « Pierres vives », 1969, rééd. « Poétique II », Gallimard, 1997 ; Poétique de la Relation, Paris, Gallimard, 1990 ; Traité du Tout-Monde, Poétique IV, Paris, Gallimard, 1997 ; La Cohée du Lamentin, Poétique V, Paris, Gallimard, 2005.

[6] Édouard Glissant, Ormerod, Paris, Gallimard, 2003.

[7] Édouard Glissant, Une Nouvelle région du monde, op. cit., p.17.

[8] Ibid., p.21-22.

[9] Ibid., p.23.

[10] Ibid., p.39.

[11] Ibid., p.63.

[12] Idem.

[13] Ibid., p.83.

[14] Ibid., p.85.

[15] Ibid., p.99.

[16] Ibid., p.105.

[17] Ibid., p.105-106.

[18] Édouard Glissant, La Cohée du Lamentin, Poétique V, Paris, Gallimard, 2005.

 

Buata Malela

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