Chronique du 20/09/07
Ainsi donc, une dizaine de jours après la délocalisation en fanfare du conseil des ministres en France, survient celle en fanfare du conseil des ministres au Bénin. Avec comme particularité que le conseil délocalisé béninois s’est tenu dans une ville – la capitale – dont certains habitants ont, depuis la veille, de l’eau jusqu’au nombril, suite à des pluies soudaines, diluviennes et dévastatrices.
Cette délocalisation a suffi pour que les médias fassent le parallèle entre les initiatives de Boni Yayi et celles de Nicolas Sarkozy. C’est vrai que depuis l’élection du président français, la tentation est forte de faire un parallèle entre les deux hommes. Je me souviens qu’à l’occasion de la dernière visite en France de Boni Yayi, nombre de médias béninois s’étaient essayé à cet exercice. Malheureusement, cela se fit avec un esprit notoirement partisan, puisque ceux qui le firent s’évertuèrent surtout à démontrer à quel point il était valorisant pour les Béninois qu’il ait tant de similitudes entre leur président et celui des Français.
Je vais pour ma part me livrer à l’exercice, avec toute l’objectivité dont je suis capable, lorsque je ne suis pas mécontent. Or, je ne suis pas mécontent du tout en ce moment. Je suis au contraire ravi de me livrer au jeu distrayant de la traque des ressemblances et dissemblances entre deux présidents.
Commençons par les ressemblances. Ils sont tous deux cinquantenaires, l’un ayant 52 ans, l’autre 54, si je ne me trompe. Ils ont tous les deux succédé à deux dinosaures fatigués, Jacques Chirac et Mathieu Kérékou, qui étaient à la tête de pays où régnaient des interrogations, des doutes et surtout les affaires. A cause de cela, pour leur concitoyens, leur avènement à la tête de leur pays suscita de grands espoirs. Surtout que leurs discours de campagne avaient promis une forme nouvelle de gestion du pouvoir. Dans l’Hexagone, Sarkozy avait promis la rupture et au Bénin, Yayi avait promis le changement.
De fait, l’une des implications de ces formes de gestion, c’est la désacralisation totale de la fonction présidentielle. Les deux hommes, paraissent apprécier modérément de rester cloîtrés dans leur palais, et n’hésitent guère à aller au contact des populations, de préférence les plus déshéritées. De sorte que lesdites populations, ce n’est plus seulement à la télé qu’elles voient le président de la République, sacré, lointain, inaccessible mais de plus en plus en chair et en os, dans leur quotidien.
Au Bénin, la chose a même pris des allures carrément surréalistes avec un président qui, par exemple, pour constater la détresse de ses compatriotes victimes d’inondations inhabituelles, n’hésite pas à entrer dans l’eau jusqu’à la ceinture. Comme a ricané quelqu’un, quelqu’un tout de même un brin admiratif, si ce gars-là va jusqu’à mouiller ses bijoux de famille quand ses compatriotes sont dans l’eau, on peut se permettre d’espérer pour le Bénin un avenir scintillant. Un avenir un peu comme un bijou, peut être ?
Mais pour parler sérieusement, la conséquence la plus logique de ces deux présidents que l’on voit de plus en plus en chair et en os, c’est qu’ils occupent l’espace tout le temps. On les voit partout, sans arrêt, parfois jusqu’à l’overdose. La conséquence logique de ceci, c’est que les deux ne laissent pratiquement plus aucune marge de manœuvre à leurs ministres. Ils donnent l’impression de faire le travail à la place de ces malheureux, qui ont donc non seulement du mal à exister en tant que ministres mais en plus, se trouvent par la faute de leur chef de gouvernement omniprésent et hyperactif, sous la menace permanente d’une désapprobation de la moindre de leurs initiatives.
A titre d’exemple, Nicolas Sarkozy a cantonné François Fillon, son Premier ministre, dans un rôle de pâle exécutant de ses nombreuses initiatives présidentielles. Boni Yayi, lui, va souvent en personne caresser de jeunes plantes de coton dans les champs, pendant que son ministre de l’Agriculture donne l’impression ne plus faire qu’un vague travail d’encadreur rural.
Passons à présent aux différences entre ces deux supermen : de toute évidence, autant l’un est grand, autant l’autre est petit. Autant le grand est moustachu, autant le petit est imberbe. Le grand semble beaucoup apprécier le contact avec les pauvres, dont il affirme sur tous les tons qu’il a pour ambition majeure d’améliorer les conditions d’existence ; le petit ne semble avoir que des amis fortunés, dont il apprécie beaucoup que ceux-ci lui offrent des escapades ou des vacances de milliardaire. Il est vrai qu’il va, répétant lui aussi sur tous les tons, qu’il a le souci d’améliorer la situation des moins aisés de ses compatriotes, en leur donnant la possibilité de travailler plus, pour gagner plus.
Dans un autre registre, ils sont, dit-on, des cracks dans leur domaine respectif : l’un est banquier, l’autre avocat. Mais si le banquier s’est fait un nom dans le monde de la Finance, ce n’est pas en tant que juriste que l’autre a fait briller son étoile ; ce serait plutôt en tant que surdoué de la politique. Et là réside une autre différence de taille : à leur avènement à la tête de leur pays, l’avocat connaissait, pratiquement à la perfection, le monde de la politique ; alors que le banquier débarquait comme on dit, en terra incognita. Il est vrai qu’un livre à sa gloire a été malicieusement titré : « L’INTRUS QUI CONNAISSAIT LA MAISON » mais, comme a dit quelqu’un, il connaissait peut être la maison mais n’avait jamais cru devoir mettre les pieds dans la chambre à coucher. La chambre à coucher où se mijotent toutes les pourritures de la République. On comprend qu’à propos des pourritures en question, il donne aujourd’hui l’impression d’être un peu perdu.
Par ailleurs, dans le registre du discours, il est patent qu’entre les deux hommes, il n’y a pas photo : l’un excelle dans la prise de parole et dans les formules choc qui font mouche tandis que l’autre, avec son débit monocorde, donne invariablement l’impression de faire des prêches à l’église. Mais bon, entre un avocat et un banquier, on sait lequel a des talents confirmés d’orateur. Ce que l’on sait moins par contre, c’est qu’un grand banquier peut avoir des talents avérés d’évangéliste prêcheur.
Dans un registre plus sérieux, que je m’en voudrais de ne pas évoquer, les épouses de ces messieurs renforcent la différence entre leurs présidentiels époux : autant Cécilia Sarkozy est mince, autant Chantal Yayi est, je n’ose pas dire, dense. Mais ce sont là des différences qui vont chercher plutôt dans les tréfonds sociologiques de deux entités géographiques : en Occident, on apprécie que les femmes soient – comme disent les misogynes – grasses comme des bicyclettes, tandis que sous les Tropiques, on les apprécie dans le genre bibendum.
Un autre aspect de la différence Yayi-Sarkozy, c’est la qualité de l’entourage. Il semble que dans celui du président français, il y a de jeunes surdoués mais aussi de vieux briscards du gaullisme, des gens de conviction dans leur ancrage idéologique à droite. C’est un cocktail qui semble donner d’assez bons résultats ; alors qu’autour du chef de l’Etat béninois, il y a certes de jeunes surdoués volontaristes, qui pêchent surtout par agitation et inexpérience – certains évidemment par opportunisme – mais il y a aussi, hélas !, quelques vieux chevaux de retour, kérékouistes avérés, révisionnistes patentés, qui essaient de suivre tant bien que mal la vague du Changement. C’est un cocktail qui donne des résultats assez modestes, au plan de la cohérence et de la méthode dans l’action présidentielle.
Je sais qu’en constatant que je trouve plus de mérites à l’entourage de Sarkozy qu’à celui de Yayi, certains purs et durs pourraient être titillés par un racisme à l’envers. Ils auraient tort. D’un, parce que j’ai raison, ce que je dis étant de notoriété publique. De deux, parce que l’entourage sarkozien a tout de même, lui aussi, quelques grands totos comme chez nous. Celui qui a préparé le fameux discours de Dakar n’est-il pas, par exemple, un toto majuscule ? Il se dit que ce monsieur en sait sur l’Afrique moins qu’un paysan de Perpignan. On a vu le résultat : un président français qui, la bouche en fleur, vient débiter un discours effarant et insultant, sur une Afrique même pas de papa, mais carrément de grand papa.
De plus, une part du discours prétendait exhorter la jeunesse africaine à prendre en main à la fois son destin et celui du continent ; alors que la suite du voyage du discoureur était une étape chez Omar Bongo ; Omar Bongo dont la caractéristique essentielle du règne sur son pays depuis quarante ans, est de confisquer le destin de plusieurs générations de jeunes Gabonais. Où est la cohérence dans tout cela ?
Conclusion, entre les deux chefs d’Etat français et béninois, nous venons de le voir, les ressemblances ne sont pas peu nombreuses ; les dissemblances non plus. Mais il y a une dissemblance majeure, qui réduit toutes les ressemblances et dissemblances à des détails mineurs : c’est le fait que la France est une grande puissance, alors que le Bénin est un tout petit pays perdu, au plan du développement, dans le classement des pays de la planète. Quel que soit ce que les Français – ces ronchonneurs éternels – pensent de leur pays, la France est aujourd’hui un pays prospère, alors que le Bénin est handicapé depuis son indépendance, par la mauvaise gouvernance, la corruption, les prévarications et les béninoiseries en tous genres.
C’est pourquoi en dépit de ceux qui glosent à l’envi sur les similitudes entre Yayi Boni et Nicolas Sarkozy, il y a entre les deux une différence fondamentale : Sarkozy a droit à l’erreur. Il peut se permettre de faire des conseils des ministres délocalisés, parce que la France est solide ; elle se remettra sans trop de difficultés des erreurs et des fantaisies délocalisatrices. Boni Yayi, lui, n’a nullement droit à l’erreur. Il ne peut pas se permettre de délocaliser le conseil des ministres, surtout si c’est pour, je cite le Secrétaire général du gouvernement : « …traduire la volonté du Chef de l’Etat et celle de son gouvernement, d’être plus proches des préoccupations quotidiennes des populations, de prendre la mesure des problèmes d’aménagement du territoire en vue de leur règlement judicieux, de renforcer la cohésion politique et sociale, de contribuer ainsi à donner corps au vouloir-vivre collectif » Fin de citation.
Si ce sont là les justifications irréalistes et pour tout dire fantaisistes de la délocalisation du conseil des ministres, je persiste et signe : Boni Yayi, a sûrement des points communs avec Nicolas Sarkozy mais, à l’opposé de celui-ci, il n’a droit ni à l’erreur, ni à des fantaisies délocalisatrices du conseil des ministres ; parce que son pays, parce que notre pays est à la croisée des chemins ; et s’il se trompe dans le choix du chemin à suivre, ça risque d’être pour la terre de nos aïeux, une sorte de voyage sans retour.
C’est ce que je crois.
T.L.F.
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