Chronique du 13/09/07
Il y a une semaine, sur un mode plutôt rigolard, j’avais dit à propos de ceux que j’avais appelés les survivants du Parti de la Révolution Populaire du Bénin, qu’ils devaient être probablement sur un nuage puisqu’il semblait, à certains signes, que l’actuel champion du Changement était en train corriger l’injustice faite par l’Histoire des hommes, au champion de leur Révolution. Mais j’avais ajouté que j’étais, citation : «…désolé de devoir mettre un terme à leurs rêves probables en technicolor. Si effectivement il est frappant de noter d’étranges similitudes entre Changement et Révolution, on ne peut classer celles-ci que dans le registre des bégaiements amusants de la petite histoire. » Fin de citation.
Je sais qu’une telle appréciation est notoirement railleuse pour les survivants du PRPB, parmi lesquels je compte quand même quelques bons amis. Et pourtant, au vu de certaines des similitudes entre Changement et Révolution, je m’interroge : les similitudes en question ne semblent pas être, comme je l’avais prétendu, des bégaiements amusants de la petite histoire mais des bégaiements inquiétants de l’histoire tout court ; bégaiements inquiétants qu’il faut bien qualifier de répétitions idiotes des imbécillités du passé.
Ainsi, après la saison de la pleine floraison des marches anti-corruption, il nous faut subir dans le pays à présent, de multiples manifestations tapageuses de remerciements, organisées par des dignitaires du pouvoir, députés ou ministres. Les députés, pour remercier les populations de les avoir élus, les ministres quant à eux, pour remercier le chef de l’Etat, et demander aux populations de le remercier de tout cœur, pour l’honneur qu’il a fait à leur localité, en nommant leur fille ou leur fils dans son gouvernement.
On me demandera si je suis vraiment naïf ou si je fais semblant, puisque les manifestations de ce genre font partie d’un rituel auquel il ne fait pas bon se déroger, si l’on veut tenir sa place dans le système. Ma naïveté, à moi, m’a toujours poussé en effet à penser qu’une citoyenne ou un citoyen est nommé au gouvernement de la République, avant tout parce qu’elle ou il est compétent et, accessoirement, parce qu’elle ou il est béninois. Si l’on admet en effet le principe que les populations doivent remercier chaleureusement le président, parce qu’une native ou un natif de leur localité a été nommé, on doit accepter également l’idée que les populations d’autres localités du pays fassent la gueule, pour n’avoir pas eu un tel honneur.
Dans cet ordre d’idée, ne peut-on pas supposer que quand une ou un ministre se fait virer, d’une façon ou d’une autre, cela peut être vécu comme un déshonneur par ses frères de localité, dont ce sera le tour de faire la gueule ?
Par ailleurs, la meilleure façon pour un ministre de remercier son chef au gouvernement, n’est-ce pas de faire correctement et diligemment le boulot que celui-ci et la nation attendent de lui ?
Mais, ce sont là, je le reconnais, des pensées iconoclastes. La réalité de ce qu’il faut subir en ce moment dans le pays, c’est la floraison en veux-tu en voilà des manifestations de remerciements ; manifestations qui rappellent hélas ! une bien triste époque. Une triste époque où le caractère imitatif et laudatif des manifestations en question, étaient les preuves évidentes de leur manque de sérieux et de sincérité.
Comme à l’époque, il faut montrer et démontrer au détenteur du pouvoir qu’on est parmi ses partisans les plus ardents et les plus déterminés.
Comme à l’époque, il faut montrer et démontrer au bon peuple que le détenteur du pouvoir est le plus grand, le plus fort, le plus beau, le plus intelligent, etc. etc.
Le drame, c’est que ces démonstrations prenaient naguère, et prennent encore aujourd’hui, des formes caricaturales et ridicules.
C’était d’ailleurs ce que j’avais essayé de démontrer dans l’un de mes récents propos, permettez que je me cite : « Pendant les années glorieuses de la révolution démocratique et populaire, quand vous ne vocifériez pas « Ehuzu ! Dandan ! », vous étiez catalogué contre-révolutionnaire, à détecter, isoler et neutraliser. Aujourd’hui, si vous n’avez pas pour tout ce que fait Boni Yayi les yeux de Chimène, vous êtes catalogué opposant au changement, donc pratiquement voué aux flammes de l’enfer.
Avant, les dignitaires du régime devaient tresser en permanence des lauriers au grand camarade de lutte. Aujourd’hui, un ministre ou un haut cadre qui, dans un discours d’une page, ne dit pas les mots « Le Docteur Yayi Boni » une dizaine de fois, a sûrement l’impression de commettre un crime de lèse-majesté.
Le moindre responsable de l’Administration, qui fait la moindre annonce entrant dans le cadre de ses responsabilités les plus élémentaires, laisse entendre que cette annonce lui a été inspirée par le Docteur.
Plus rien de bien ne se fait dans le pays qui n’ait été, semble-t-il, décidé ou initié par le président de la République. Sans compter que, comme aux beaux jours de Kérékou, tout Béninois qui soupçonne un voisin de faire les yeux doux à son épouse, peut en appeler à l’arbitrage du chef de l’Etat. De même que tout groupe organisé qui revendique la moindre vétille, n’imagine pas qu’il puisse obtenir satisfaction, sans un appel au secours tapageur et/ou pathétique adressé à Yayi Boni. On croit rêver.» Fin de citation.
On me demandera si je suis vraiment naïf ou si je fais semblant, mais je croyais qu’avec la somme d’expérience accumulée par les Béninois depuis le Renouveau démocratique, les répétitions idiotes des imbécillités du passé comme celles-là ne sont plus possibles.
Ils le savent pourtant suffisamment, les Béninois, à quel point les dégâts causés par ces imbécillités finissent par faire le malheur de la nation. La question qui se pose est donc de savoir s’il est possible qu’ils soient devenus masochistes ? Ou alors faut-il comprendre que ce sont certains de leurs compatriotes qui, eux, sont de vrais sadiques, s’adonnant avec ferveur à ces imbécillités qui finissent par faire le malheur de la République.
Un seul exemple pour montrer le sadisme des compatriotes en question : le dossier de la téléphonie mobile au Bénin. Sur l’air de Boni Yayi superstar et chevalier Bayard, qui doit opposer la mâle autorité de l’Etat à la rapacité scandaleuse des opérateurs Moov et Areeba, on a encouragé le président à donner son accord à la mise hors tension de ces deux réseaux. Quid du droit, je n’ose pas dire sacré, des Béninois de pouvoir communiquer 24 sur 24 et 365 jours sur 365 ? Il fut bafoué, de façon assez cavalière, par une rengaine culinaire dans le genre : on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. En somme, les Béninois devaient comprendre qu’une certaine omelette était en préparation, et qu’ils devaient accepter d’être les coquilles qu’on ne pouvait pas ne pas casser.
Le problème, c’est que Boni Yayi le superstar et Chevalier Bayard qui devait, en principe, montrer la mâle autorité de l’Etat à Moov et Areeba, se retrouva contraint d’engager avec eux, de bien laborieuses négociations. Résultats des courses, Moov a été reconnecté, en attendant la reconnection de Areeba qui ne va plus tarder, nous assure t-on.
Hélas !, dans l’intervalle, il y avait eu les milliers d’abonnés GSM naufragés et traumatisés, des pertes et des dégâts considérables au niveau des grandes affaires, des pertes et des dégâts considérables au niveau des gérants de cabines téléphoniques et autres petits détaillants de cartes de recharge, des drames au niveau personnel, d’abonnés qui n’avaient pas pu téléphoner, ni n’avaient pu être joints à temps, pour une urgence familiale ou autre. Mais il y avait eu aussi, et surtout, les trop longues et trop laborieuses négociations, où le chef de l’Etat était obligé de s’impliquer lui-même, plus qu’il n’est souhaitable pour un chef d’Etat. Sans compter que pour les investisseurs que la destination Bénin pourrait intéresser, le signal envoyé par cette crise était on ne peut plus mauvais.
La seule question qui vaille aujourd’hui, c’est celle de savoir si on avait vraiment besoin d’occasionner tout ce désarroi aux abonnés des réseaux, toutes ces pertes au niveau des petites et grandes affaires, ces drames individuels, cette banalisation du rôle du chef de l’Etat, ces questionnements dans l’esprit des éventuels investisseurs, pour obtenir un tel résultat.
C’est à ce stade que les thuriféraires, qui sont toujours les sadiques dont je parlais plus haut, reprennent du service. Pour eux, les résultats obtenus sont prodigieux, ni plus ni moins parce que, claironnent-ils, la fermeté du président a fini par payer. Et ce que vont payer les opérateurs, sur la base du nouveau cahier des charges, ce sont de nombreux milliards qui vont tomber dans les caisses du Trésor public.
C’est pathétique, mais c’est le genre d’argument qui fait mouche auprès du petit peuple. Or, à la vérité, que pèsent les nombreux milliards que les opérateurs ont finalement accepté de payer, par fractions sur dix ans, face à ceux, innombrables, perdus à divers niveaux dans le pays en moins de deux mois, du fait de la suspension des réseaux ?
« Adja nou gbè kandé bo yi gban ! » dit-on chez nous, pour déplorer la simplicité d’esprit d’un homme qui fait le choix de trente, alors qu’il lui est donné à choisir entre quarante et trente. Le petit peuple béninois est sûrement à l’image de cet homme. Un tel homme, dit la sagesse universelle, quand vous lui montrez la lune du doigt, c’est malheureusement votre doigt qu’il se contente de regarder.
C’est sans doute cela, la vérité. Et cette vérité, certains thuriféraires la connaissent parfaitement ; mais ils s’appliquent à chanter au président que le vainqueur du bras de fer avec les opérateurs GSM, c’est lui.
A la limite, je dirai que c’est de bonne guerre : ces thuriféraires ne sont en train que de faire leur boulot de thuriféraires. Ce que moi, je comprends moins, c’est l’engagement à leurs côtés de certains ténors de la société civile et de certains doyens de la presse nationale, que l’on savait plus pointus, dans la quête de la vérité.
Mais tout change ; tout évolue, n’est-ce pas ? Pour le malheur de ce peuple, certains ténors de la société civile et certains doyens de la presse nationale, sont peut être devenus comme l’homme qui se contente de regarder le doigt qui lui désigne la lune, au lieu de regarder la lune elle-même.
C’est ce que je crois.
T.L.F.
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