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Jeudi 14 Février 2008
     
  Imagine et pleure ta mort avant de mourir  
     
  L’heure qui sonne, sonne toujours pour quelqu’un et pour quelque chose quelque part dans l’univers et dans le monde des hommes ! ceux que nous connaissons, qui sont nos géniteurs, qui ont grandi avec nous, qui ont partagé avec nous, solidairement, le même espace de vie familiale, sociale et professionnelle, les voilà qui nous quittent, individuellement ou collectivement, sans crier gare, pour les pays de l’au-delà.  
     
 

   Leur mort nous permet de faire l’expérience de la mort que nous ne ferons jamais nous-mêmes, personne ne pouvant faire l’expérience de sa propre mort. Chacun peut s’ouvrir à lui-même du nombre de personnes qu’il a vues mourir de la façon la plus déraisonnable qui puisse être. Dans ce sens, il n’est personne qui n’ait entendu parler, ces jours-ci, de ces trois formateurs de formateurs, envoyés en mission à Djougou pour la formation diplômate de nombreux enseignants de la région, et qui, près de franchir le seuil de la ville, ont subitement trouvé la mort par accident et par hasard. Leurs épouses, quelques heures auparavant, les avaient aidés à apprêter leurs sacs de voyage ; avec les enfants, elles leur ont souhaité bon voyage, chacune dans sa langue : « ô d’abo » en yorouba, « mi gni bô wa » en fon, ce qui se traduit respectivement en langue française : « cela fait le retour », « partez et revenez », confiantes que leur mari et leur père leur reviendra comme il leur est toujours revenu, sain et sauf, inévitablement, surtout en ce début d’année où les bons usages des fêtes de nouvel an les ont couverts de bénédictions et de voeux les meilleurs de santé, de paix et surtout de longévité ! Les voilà passer de vie à trépas! Tour à tour, ils ont été déjà inhumés, chacun dans son village, au milieu des ancêtres, sous les regards troublés et désemparés d’épouses devenues subitement veuves, d’enfants devenus subitement orphelins, à des âges où l’encadrement marital et paternel est encore indispensable. Abomination de la désolation !

    La vérité de la mort

    Le cas de ces enseignants tombés au champ d’honneur, nous rappelle trois autres cas tout aussi tristes. Dans le premier, nous avons vu un mari, assis dans le divan comme d’habitude, tout inquiet de ce que son épouse ne soit pas encore rentrée de Cotonou où elle s’était rendue tout juste pour remettre quelque chose à sa maman. Nous l’avons vu attendre, avec ses enfants le retour d’une épouse et d’une maman qui n’arrive pas, et cela, au-delà des heures auxquelles elle les avait habitués à l’attendre. L’ombre de maman ne se profile nulle part sur le sol éclairé par l’astre de la nuit. A une heure du matin, maman n’apparaît de nulle part. Et papa finit par demander aux enfants d’aller se coucher. « Jamais, se dit-il, ma femme ne peut découcher ». Et papa de fondre en larmes, ne sachant où serait sa femme. Enfin, l’information tombe ! Les tout derniers voyageurs en provenance de Cotonou, par taxi, parlent à haute voix d’un grave accident de circulation qui serait arrivé au niveau du village d’Ekpè. Il aurait causé des dégâts humains importants : la mort de 9 personnes. Accompagné de quelques voisins et parents, papa s’est rendu à la morgue de Porto-Novo où il a vu et reconnu le corps de sa femme. A présent, tout est consommé. Papa et les siens retournent silencieux à la maison. A midi, de retour de l’école, les enfants constatent que maman n’est toujours pas revenue. Le papa n’a pu supporter le regard de ses enfants ; il éclate en sanglots. Les enfants apprennent ainsi la vérité de la mort de leur maman. Qu’auriez-vous voulu qu’ils fissent ? Qu’ils pleurassent ? Eh bien ! Ils ont pleuré, beaucoup, jusqu’à s’endormir, fatigués et dégoûtés. Dans le second cas, il s’agit d’un mari qui, toute la journée, s’est attelé à monter un hangar qui va lui servir de garage. Sa femme n’a cessé de l’inviter à manger, en vain! Pire, il se précipite dans son véhicule sans rien lui dire. Avec son enfant aîné à bord, il mit le cap sur son lieu habituel de travail situé en dehors de la ville de Cotonou, dans l’intention d’aller prendre tout juste un instrument pour parachever la construction du hangar. Il pensait en avoir pour une poignée de minutes, le temps que son épouse ne se doute de son absence. Mais, sur le chemin du retour, il trouve la mort dans un accident de circulation. Il en meurt net. Plus jamais, il ne sera de retour chez lui. Il est mort au volant de son véhicule, son enfant à côté de lui presque indemne. Tout le reste de la journée, sa femme et ses autres enfants attendent que papa revienne, s’interrogeant tout le temps sur sa destination réelle. La nuit finit par tomber.

   Voyage fatal

   Complètement désemparée, l’épouse sort, mal habillée, sans foulard, sans fichu, sans même un simple pagne sur la tête ; elle sort pour aller scruter les espaces éclairés ou obscurs, les rues, les artères, les véhicules, les ombres et les éclaircies. Dans sa folie, elle prend tout le monde pour son mari, tous les enfants pour son enfant, tous les véhicules pour le véhicule de son mari. Mais personne ne lui accorde la moindre attention comme son mari l’aurait fait! Et elle n’enrage que davantage. Les heures s’égrenant inexorablement, l’aube approche. La maman eut alors l’idée de se rendre à l’Hôpital. Elle se fait accompagner de parents et amis. Elle se rend au service des urgences. Son mari y est inconnu. Cela lui a coupé le souffle, parce qu’il ne reste qu’un endroit, la morgue de l’hôpital. Elle s’asseye d’abord pour rassembler ses esprits. La tête dans les mains, elle sanglote de douleur morale, accablée impitoyablement par le sort ! Sur les conseils des siens, elle se lève pour accomplir l’ultime « parcours de combattant » qui lui reste, celui de la fameuse morgue, dernier lieu de séjour dans cet hôpital. Elle fait part au chef des morguiers de l’objet de sa présence à la morgue. Elle décline l’identité de son mari. La réponse lui tombe nette. Le corps de papa est là parmi les corps entassés pêle-mêle sur le sol. Papa est donc là, gisant sur le sol, sans son enfant, toutefois. Elle reprend son hurlement, plus fort qu’auparavant, les deux mains sur la tête. Dans le troisième cas, il s’agit d’un homme politique, parent et ami, évacué sanitaire. Plusieurs fois reparti, plusieurs fois revenu, dans un état de santé meilleur, à chaque retour. Il a, de ce fait, donné à sa femme, et à ses enfants, l’espoir d’une vie encore plus longue. A tous ses parents et amis, à tout le peuple, il a donné des raisons suffisantes d’espérer en l’avenir. Malheureusement, tous les espoirs ont été pris de court par la dégradation subite de son état de santé. Le dernier voyage lui fut fatal. Il en est mort, à la surprise générale. La nouvelle est tombée comme un coup de foudre dans un ciel ensoleillé. Nombreux sont ceux qui ont eu le souffle d’abord coupé, tellement la nouvelle était extrêmement grave dans les circonstances d’alors. Fini ! Ainsi sa femme, ses enfants, sa maman ne pourront plus jamais s’attendre à son retour. Ils devront plutôt s’attendre à ne plus jamais revoir leur époux, leur papa et leur fils ; Le dernier rendez-vous de l’aéroport aura été pour accueillir sa dépouille mortelle. La femme a perdu son mari, les enfants ont perdu leur papa, les parents ont perdu leur fils, le peuple a perdu un de ses meilleurs serviteurs. Avec lui, s’écroulent de nombreux espoirs collectifs et individuels. La mort du « Président» comme du « Préfet » a été plus qu’une catastrophe nationale. Elle a été, autant pour beaucoup de militants de la révolution que pour beaucoup de contre révolutionnaires, un séisme qui a mis tout sens dessus dessous, qui a fait volatiliser mille et un espoirs.

    Dégâts psychosomatiques

   Voilà, comment sont morts les trois formateurs de formateurs ; voilà comment sont morts les autres dont nous avons parlé. Ce qu’ils ont laissé de façon brutale, c’est la désolation et l’abomination. Si les morts pouvaient revenir, momentanément, pour se rendre compte des dégâts psychosomatiques que leur mort cause, ils ne voudraient jamais mourir sans mettre de l’ordre dans leur vie, dans leurs affaires et dans leurs rapports avec leurs épouses ou époux, avec leurs enfants, avec leurs parents et amis. En effet, nous avons vu d’autres personnes mourir, qui ont laissé plusieurs femmes et une cinquantaine d’enfants dont ils ne connaissaient même pas certains. La date des funérailles n’avait pas encore été fixée quand chacune des épouses et leurs enfants respectifs se sont rués sur les biens de leur mari et de leur père pour prendre chacun sa part, dans un désordre infernal et dans une atmosphère de violence indescriptibles. Nous avons connu d’autres personnes qui, après avoir répudié unilatéralement leurs premières femmes sans s’être donné la peine de déposer au tribunal la moindre demande de divorce, ont épousé d’autres femmes dans les normes de la coutume et de la tradition, sans avoir déposé à la mairie une demande de mariage civil. Vous vous imaginez tous les problèmes de succession et d’héritage qui se sont posés après leur décès survenu brutalement.

    Mettre de l'ordre dans sa vie

   C’est pourquoi, il est de la plus grande sagesse et de la plus grande prudence que chacun se donne le temps nécessaire de s’imaginer et de pleurer sa mort avant de mourir, ne serait-ce qu’à l’occasion de la mort des autres. Chacun devra faire l’effort de s’imaginer ce qui peut se passer après sa mort compte tenu des problèmes qu’il laisse, par rapport à l’avenir de ses enfants, par rapport au sort de sa ou de ses femmes, par rapport aux dicta des tantes et des oncles, par rapport à la jalousie et à l’envie des frères et soeurs. S’imaginer et pleurer sa mort avant de mourir sera de nature à faciliter ses obsèques et la jouissance, en toute quiétude, par les ayants-droit des biens qui leur aura été laissés. Ne pas le faire, par ignorance, ou par négligence, ou par inconscience, ou par, « je m’en foutisme », c’est compliquer l’existence à tous ceux qui auront été abandonnés à eux-mêmes dans un monde qui ressemble de plus en plus à la jungle. Les obsèques seront d’autant plus facilitées que l’on aura manifesté ses intentions et ses volontés en ce qui concerne leur nature ou leur ampleur au regard de l’importance des richesses qu’on laisse. Somme toute, l’essentiel est de mettre de l’ordre dans sa vie avant de mourir ; de mettre chaque chose à sa place ; d’attribuer à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ; de révéler à qui de droit ce qui doit être révélé pour le bien-être futur des ayants-droit ; de résoudre les problèmes que, seul, on peut et doit résoudre ; d’atténuer les souffrances de ceux qu’on laisse et dont on avait la charge ; de leur faciliter la poursuite heureuse de leur existence terrestre qui continue pour longtemps encore, certainement. Imagine et pleure ta mort avant de mourir, pour le bien-être futur de ton conjoint, de tes enfants surtout, qu’il faut éviter coûte que coûte de livrer, en son absence, au bon vouloir, à la fois, du hasard et de la nécessité !

 
 
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2004© continentalmag.com

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