Sujet: Actualités
D’accord avec mon confrère Fortuné Sossa, du quotidien « La nouvelle tribune ». Quand on reconnaît le mérite de certains Béninois et qu’on distingue ceux-ci pour ce qu’ils sont, pour ce qu’ils font, c’est le Bénin tout entier qui est honoré. Et tout naturellement, ce sont tous les Béninois qui devraient se reconnaître en ces valeureux compatriotes et se disposer à leur devoir une fière chandelle. L’hebdomadaire « Jeune Afrique l’Intelligent » publie, en début de chaque année, son « Top 100 » des personnalités africaines les plus notables et par conséquent les plus influentes dans le monde. Figurent, cette année, au nombre de ces personnalités africaines, quatre de nos compatriotes : la chorégraphe Germaine Acogny, l’artiste musicienne Angélique Kidjo, le plasticien Romuald Hazoumè et le cinéaste Djimon Hounsou.
Germaine Acogny a honoré toutes les scènes prestigieuses du monde de son talent de chorégraphe, avec un style propre fondé sur une technique non moins propre. Germaine Acogny réside au Sénégal où son école de danse est une plaque tournante internationale de référence pour la danse africaine.
Angélique Kidjo est l’une de nos valeurs sûres à la bourse du show-biz international. En témoignent à suffisance les Grammy Awards qui viennent de récompenser son grand talent dans la catégorie « Meilleure musique du monde ». Faut-il le préciser, ce Prix est attribué par la Recording Academy des Etats-Unis, une structure qui fait autorité dans le domaine musical et qui jouit d’un prestige égal à celui du jury du Prix Nobel.
Romuald Hazoumè a reçu l’année dernière le Prix Arnold Bode, la plus haute distinction en matière d’art plastique sur le plan international. Il est le premier et le seul Africain à avoir hissé ses qualités d’artiste créateur à ce niveau d’excellence.
Enfin, Djimon Hounsou se distingue comme un grand acteur du cinéma hollywoodien. Il a déjà à son actif plusieurs films dans lesquels il a tenu des rôles de tout premier plan. Il poursuit une éblouissante carrière aux côtés des plus grands acteurs de cinéma de la terre.
Voilà nos quatre compatriotes que le monde entier célèbre pour leurs exceptionnelles capacités artistiques, mais au sujet desquels nous sommes en droit de nous demander s’ils peuvent prétendre mériter de la patrie, mériter, pour être précis, de leur patrie, leur distinction n’ayant été, sur place, au Bénin même, qu’un non événement.
Non évènement, d’une part, pour l’immense majorité des Béninois. Ceux-ci ont certainement l’excuse de n’avoir pas été informés, les médias ayant manqué de relayer efficacement l’information afférente à leur distinction. Non événement, d’autre part, pour les plus hautes autorités de notre pays, pour le gouvernement, et plus singulièrement pour le ministère de la Culture. Personne, à ce niveau, ne peut avoir l’excuse de n’avoir pas su ou de ne pas savoir. Alors, pourquoi ce silence ? Pourquoi cette indifférence ?
Le statut général de la culture dans nos stratégies de développement national pourrait bien être une toute première explication. Pour dire que, dans notre pays, la culture est encore la cinquième roue du carrosse national. Dans nos rêves de développement, la culture, pour le moment, ne pèse pas plus qu’une parenthèse récréative. Dans un tel contexte, on a tôt fait d’estimer accessoire et dérisoire l’hommage international rendu à quatre de nos compatriotes, à quatre têtes culturelles de notre pays. C’est une question de mentalité. Qu’on ne demande pas à celui qui ne connaît que son coin de brousse d’être saisi d’admiration devant un jardin de roses. C’est aussi une question de culture.
Ces quatre compatriotes sont à l’extérieur du territoire national. Ils ne doivent, par ailleurs, leur succès qu’à eux-mêmes. Personne ne peut, par conséquent, tirer avantage de ce qu’ils sont et de ce qu’ils font. Dans le cadre d’une certaine propagande de système, nos quatre compatriotes ont beau être des virtuoses et briller comme des stars au firmament de l’art et de la culture, force est de reconnaître qu’ils ne sont pas et qu’ils ne peuvent pas être immédiatement intéressants, directement utiles. Ils sont largement non exploitables.
En comparaison, regardez tout le mal que nous nous donnons pour promouvoir des footballeurs, ceci avec force considération et à coups de millions de nos francs. L’arrière-pensée, c’est que la qualification ou la victoire de l’équipe nationale, dans une compétition internationale, est d’abord un fait de haute portée politique dont les retombées servent prioritairement la politique et profitent directement à qui de droit. C’est une deuxième explication.
Il y a une troisième et dernière explication. Nous sommes passés experts dans l’art, plutôt absurde, de cultiver le désert. Parce que nous croyons dur comme fer que notre pays est un désert de modèles, de modèles qui soient les produits de notre histoire, de notre actualité, sur tous les fronts de l’excellence. Rendus à une idée aussi piètre de nous-mêmes et de notre pays, nous n’avons plus qu’un intérêt bien limité pour tous ceux des nôtres qui réussissent et dont l’exemple aurait pu participer à la construction d’une conscience juvénile positive et à la restauration de certaines de nos valeurs. Pour nos jeunes, en plus des bons points du service militaire et de l’appoint de la micro finance, il y a la précieuse leçon de la confiance en soi, du travail bien fait, de la persévérance dans l’effort, du sens du service. Sous la dictée de nos modèles.
Jérôme Carlos
La chronique du jour du 19 mars 2008