Dr. Emile Derlin ZINSOU a 90 ans : il porte la couronne de l’âge. Je m’associe à la célébration de ce bel événement. Je suis heureux de lui rendre hommage. Il est mon grand Fofo, l’aîné, le Doyen, l’homme à qui me lie une grande affection. Je lui voue une fidélité sans pareil, en raison de la sincérité même de cette affection. Il m’inspire un profond respect que nourrissent ses immenses qualités humaines. Il est d’une grande sensibilité de coeur. Pétri de talents, esprit indépendant, perspicace, l’homme est doté d’une intelligence fine et politiquement lucide. C’est un tribun, polémiste redoutable et redouté. Epris de culture, aimant les lettres, humaniste, dans la mouvance de pensée d’un Jean Guitton, la plume alerte et séduisante, il aurait pu assumer le destin d’un grand écrivain, s’il s’était consacré à l’écriture. Le savoir-vivre, il le tenait de son éducation en famille où Papa Zinsou Bodé, incarnation de rectitude, de rigueur morale et de discipline, a façonné ses enfants, dont Lolo, dans un moule exemplaire. Une grande humilité caractérise l’homme comme le sont du reste les grands hommes. Et cette humilité est le ferment du service qu’il rend volontiers aux autres, sans contrepartie; sa générosité est immense.
En 1968, j’ai accepté d’entrer, comme Ministre de l’Economie et des Finances, dans son gouvernement. Pour deux raisons: D’abord, à cause de ma loyauté à sa personne. Je savais l’homme rigoureux, méthodique et probe. Je pouvais donc m’accorder avec lui, dans son ardent et sincère désir de réformes économiques, financières et sociales dans le Dahomey d’alors, miné par une crise sociale et des déficits chroniques, au plan budgétaire et de trésorerie notamment. J’ai accepté aussi de servir au sein de son gouvernement parce que l’opportunité m’était offerte de servir avec distinction mon pays, à une position somme toute stratégique, et de mériter ainsi la confiance du Dr. Zinsou et de mes compatriotes. Les amis, ironisant sur mon statut après ma nomination, me «chahutaient» à l’époque en estimant que j’avais « perdu au change » en devenant Ministre des Finances; quelque part, ils avaient raison, car ma position de Directeur Général de la Banque Dahoméenne de Développement (BDD) d’alors, me garantissait une rémunération et des conditions de logement plus attrayantes que le traitement d’un Ministre des Finances réduit à la portion congrue par une politique d’austérité et de rigueur budgétaire. L’austérité, le Dr. Zinsou l’a prônée sous son régime parce que c’était la stratégie sine qua non de sortie de crise. Par l’austérité, le Dr. Zinsou, Président de la République, Chef de l’Etat, lançait à la conscience de ses concitoyens, un appel pour se prendre en charge et rompre ainsi avec la politique de « mendicité» qui amenait le Dahomey à solliciter de la France, l’aide financière sous forme de subvention d’équilibre budgétaire. Le pays vivait au-dessus de ses moyens. Les finances publiques reflétaient cette dichotomie. Le Dahomey accusait en effet un double déficit au plan budgétaire ; un déficit structurel prononcé (nos recettes ne couvraient pas nos dépenses pour assurer le fonctionnement de l’Etat); un déficit de trésorerie (on manquait de cash) ce qui obligeait le pays à recourir constamment à des découverts auprès de la BCEAO pour financer sa trésorerie courante (ie. assurer le paiement des salaires des fonctionnaires qui représentaient 70 % des dépenses de fonctionnement). Au sein de l’Union Monétaire de l’Afrique de l’Ouest, les problèmes budgétaires dahoméens étaient uniques, voire atypiques. Robert Julienne, l’ancien Directeur Général de la BCEAO note dans ses Mémoires que «l’acuité et la permanence de ces problèmes avaient conduit à modifier deux fois, les statuts de la Banque Centrale». Casse-tête, les difficultés budgétaires étaient au coeur des préoccupations du Gouvernement et de notre partenaire, la France.
Lors de sa visite officielle à Paris après son investiture comme Président de la République du Dahomey où il a eu à rencontrer le Général de Gaulle, Dr. Zinsou a fait du problème financier et budgétaire, le plat de résistance de ses discussions avec les autorités françaises. L ‘hebdomadaire satirique « Le Canard enchaîné» n’a pas manqué d’ironiser sur cette visite. A la Une, en grosses manchettes, on pouvait lire : « Le Président du Dahomey sans sous (Zinsou) en visite à Paris avec son Ministre des Finances Pognon (Kpognon) ». Le suivi de la visite à Paris avec le Ministre de la Coopération, à la Rue Monsieur, était des séances de travail douloureuses, où la délégation dahoméenne était proprement humiliée. On venait quémander de l’argent, non pas pour soutenir le développement, mais pour faire fonctionner les services publics de l’Etat. Le Président Zinsou a décidé que cela ne pouvait plus continuer. Il y allait de la souveraineté et de la dignité nationales. Il réunit alors les instances du parti nouvellement créé, l’Union pour le Renouveau du Dahomey (URD), où furent annoncées, débattues et adoptées, des mesures draconiennes d’assainissement financier: il s’agissait de la fiscalité sur les salaires, du recouvrement« musclé» de la taxe civique, d’une réduction drastique du train de vie de l’Etat, d’une diminution du montant des allocations familiales, etc... La mesure la plus spectaculaire et la plus inédite à l’époque, était l’appropriation par l’Etat, des manutentions portuaires détenues jusque-Ià par les aconiers privés français, qui s’adjugeaient, bon an mal an, 600 à 700 millions FCFA de bénéfices nets. En 1969, l’ODAMAP (l’Office Dahoméen des Manutentions Portuaires) né de la nationalisation, rapportait à l’Etat dahoméen, la coquette somme de 900 millions FCFA; somme très significative à cette période de tribulations financières. Le secteur de l’eau et de l’électricité devait par la suite, en 1970, connaître la même appropriation nationale. L’objectif des mesures d’austérité, sévèrement critiquées par les syndicats en dissidence dans de longues grèves turbulentes, était de réduire les déficits, conduire à l’équilibre budgétaire, et surtout créer les conditions d’une relance économique qui permette de satisfaire les besoins fondamentaux des populations. A cette fin, le Président Zinsou a cherché à asseoir son autorité: sa lucidité politique lui a fait sentir le 17 Juillet 1968, lors de son investiture par l’armée, le besoin d’une légitimation du pouvoir par un vote populaire. Une chose lui importait avant tout: la restauration de l’autorité de l’Etat, condition sine qua non des actions ultérieures de développement économique et social.
Nationaliste, patriote, admirateur de de Gaulle, le Président Zinsou éprouve pour le Dahomey, « un amour exigeant et de l’ambition », pour reprendre ses propres termes. Il était soucieux de conduire ses compatriotes vers un «ailleurs» d’une véritable indépendance où ils devaient compter sur eux-mêmes. Il voulaient leur rappeler la mystique de la strophe de l’hymne national: «Enfants du Dahomey, debout. .. ». « Debout» pour accepter les sacrifices qu’exige le redressement de la patrie. Il l’a dit et écrit:« Je nourris un espoir têtu et raisonné que l’avenir du pays est assuré, pourvu que ses fils apportent à son service, un supplément de patriotisme, de travail et de solidarité ». Le Président Zinsou était habité par un rêve, une vision et il voulait les partager avec ses compatriotes. Entre lui et le peuple, il caressait une alliance, un pacte; il a découvert un décalage. Il fut un Chef d’Etat incompris; peut-être que les esprits n’étaient pas encore mûrs pour accueillir son message. L’incivisme du Dahoméen et son ambivalence ont forcé le Président à manifester, de manière décisive, l’autorité de l’Etat. Il a été traité, à tort, de Président-Gouverneur, à propos des ordres qu’il eut à donner pour le recouvrement fiscal, en soutien à l’action volontariste de son Ministre des Finances. Il faut en effet recouvrer les impôts pour assurer le fonctionnement des services publics et on connaît l’apathie de nos compatriotes à honorer leurs obligations fiscales. Le Président Zinsou a eu à contenir les désordres nés de grèves d’enseignants syndicalistes. Ce faisant, il a agi en garant de l’ordre et de la sécurité publique. Son régime a été qualifié de répressif, d’autoritarisme, avec une tendance à étouffer les libertés civiles et syndicales. Ce jugement, à notre avis, est excessif, et tout ce qui est excessif est vain. Certes, toutes les mesures d’assainissement et d’ordre public prises et mises en oeuvre n’étaient pas exemptes de questionnement, mais il faut honnêtement reconnaître que l’homme qu’incarnait le Dr. Zinsou était trop sensible, trop démocrate et trop respectueux de la personne humaine de par sa philosophie, pour verser, comme on l’a écrit, dans le fascisme ou la dictature. Il est vrai, le Président Zinsou avait peu confiance dans l’Armée en raison de la conduite historique controversée de celle-ci depuis l’Indépendance. En contrepoint, a germé l’idée d’une milice. Une milice, ça fait toujours peur! Cela a surtout fait peur à l’Armée républicaine. Le 10 Décembre 1969, le Président Zinsou était renversé par l’Armée. Triste épilogue. Juste avant le coup d’état, je m’étais épuisé, dans un Conseil des Ministres de l’Union Monétaire, à Nouakchott, à obtenir, de haute lutte, une avance de trésorerie pour le Dahomey auprès de la Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest. Les tribulations budgétaires du pays n’étaient pas encore maîtrisées qu’on venait de renverser le régime de Zinsou. Un travail inachevé pour son gouvernement et son Président qui a vu très tôt son rêve pour le Dahomey, brisé. Le Président Zinsou proposait à son peuple un temps de« désert » avant que n’arrivent les« verts pâturages... ». Le peuple a rechigné et a exprimé que la pilule était trop amère. Mais la dite Révolution marxiste-léniniste du Président Kérékou, trois ans après le renversement du Président Zinsou, a montré que la pilule pouvait être plus amère encore, avec des effets dévastateurs et indélébiles pour l’avenir...
Par Stanislas Yédomon KPOGNON Ancien Ministre de l’Economie et des Finances.