| | Mr Richard Adjaho, vous êtes une personne ressource en matière de problèmes d’administration au Bénin. Vous avez assisté à un séminaire-atelier sur l’administration béninoise. Quel en était l’objectif ? Le thème central de cet atelier est : « L’Administration béninoise en marche vers son efficacité pour un Bénin émergent ». Il a été organisé le 6 mars dernier par le ministère de la Fonction publique et du travail et celui de la Réforme administrative et institutionnelle. Nous avons eu droit à trois communications présentées par des personnes éminentes comme Jérôme Carlos qu’on ne présente plus et par des spécialistes des questions de l’administration et de la gestion des ressources humaines. L’objectif est de rechercher les voies et moyens pour rendre notre administration plus efficace dans le cadre d’une meilleure gouvernance pour notre pays. Les constats faits à ce séminaire- atelier, n’ont pas été différents de ce qui a été fait aux Etats généraux de 1994. L’état de l’administration béninoise est préoccupant, si non alarmant. L’opinion publique n’en finit pas d’avoir sur l’administration, une appréciation peu valorisante. On continue de trouver notre administration peu efficace et lourde. Quels sont selon vous, les grands obstacles pour une bonne administration au Bénin ? Les obstacles sont nombreux. Lors de ce séminaire, l’un des communicateurs a développé le fait que notre administration souffre de plusieurs maux qu’il a qualifiés de « crises ». Ces crises rongent l’administration béninoise. Il y a d’abord un problème de légitimité ; en ce sens qu’elle a démissionné du service du citoyen béninois. Ce dernier se sent rançonné et mal accueilli, mal traité et mal servi. Il y a une crise d’effectivité car les textes ne sont pas appliqués. Les lois, les dispositions réglementaires, les arrêtés et les circulaires semblent n’être que de simples papiers. Une crise d’effectivité parce qu’également, on ne fait pas dans notre administration ce qu’il faut et de la manière qu’il faut. D’autres thèmes ont été développés. L’un des communicateurs a mis l’accent sur le fait que pour que l’administration béninoise soit moderne et efficace, il faudrait qu’un ensemble de problèmes soit réglé. Certes aujourd’hui, il y a au niveau de l’administration, une certaine appropriation des enjeux de développement économique de notre pays. Mais il y a toujours une propension au gain facile, à l’enrichissement illicite au non respect des deniers publics, à l’incivisme qui a atteint des proportions inquiétantes. Le patriotisme est totalement émoussé et beaucoup de citoyens ne se sentent pas appartenir à un même creuset ou à une même nation. Les maux habituels tels que l’absentéisme et le retard sont encore monnaie courante. Or une bonne administration doit être celle qui a le citoyen au centre de ses préoccupations. Ce qui revient à dire, qu’il doit rendre service aux citoyens. On constate que c’est souvent le contraire dans notre pays. Une bonne administration c’est aussi une administration où le service doit être disponible pour satisfaire les administrés. C’est une administration neutre et impersonnelle. C’est dire qu’on ne vous rend pas un service parce qu’il s’agit d’un tel mais parce que vous êtes citoyen béninois et que l’administration est à votre service. Elle doit prendre vos préoccupations en compte. Enfin, l’administration doit être objective et produire des résultats. Bref, les communicateurs dans leur ensemble, ont rejoint des idées que j’ai développé dans mon ouvrage : « Bonne gouvernance au Bénin, ma contribution » en 2006. Mon expérience personnelle qui a été faite d’abord au ministère des Finances pendant 9 ans, en tant que collaborateur du ministre et directeur des Etudes, ensuite au ministère du Commerce pendant 6 ans, comme directeur de Cabinet et ministre, puis ministre de l’Intérieur pendant 25 mois. J’ai assuré aussi des fonctions diplomatiques en tant qu’Ambassadeur du Bénin à Paris. Nouvelle expérience, j’ai également été conseiller à la Municipalité de Cotonou comme conseiller pendant 5 ans et 2ème adjoint au maire pendant 3 ans. Cet ensemble d’expériences m’autorise à non seulement valider les différents constats que ces communicateurs ont faits, mais aussi à dire que notre administration est en grande partie malade. L’essentiel des maux ont été diagnostiqué en 1994 aux états généraux. Malheureusement, on se doit de constater qu’il n’y a pas d’amélioration sensible malgré les efforts qui se font. 0 Selon vous, la meilleure réforme de l’administration publique doit porter sur quels types de transformation du service public pour la rendre plus efficace, plus accueillant pour les usagers et plus attractifs pour l’emploi des jeunes ? La première réforme doit porter sur les hommes. Notre administration compte aujourd’hui 50 000 agents. Dans les 50 000 agents de l’administration publique béninoise, il faut compter 10 à 15 % de cadres. C’est-à-dire, 5000 à 7 000 personnes dont 2000 à 3 000 cadres dirigeants. Ce sont des cadres qui assument la direction de l’ensemble des ministères, de la présidence de la république et les administrations des grandes institutions de l’Etat. Ce sont eux qui dirigent ces ministères et ces départements, en dehors des politiques que sont les ministres. Et c’est là où le bât blesse. Il y a des éléments qui sont bons ou très bons parmi les 3 000 cadres dirigeants de notre administration, mais la plupart des agents d’encadrement, ne sont pas bien formés pour les tâches et fonctions qu’on leur demande d’assumer. Ils rédigent mal les documents administratifs, préparent mal les dossiers, rédigent mal les synthèses, les notes, les rapports, les procès verbaux, les discours au ministre ! Ils préparent et conduisent mal les réunions et préparent mal les négociations internationales ou multilatérales. Or, ce sont les BA- Ba de la haute administration. C’est ce qui permet aux responsables politiques de prendre des décisions, d’informer et d’orienter le Chef de l’Etat. DES GRANDS COMMIS POUR L'ETAT Il en est ainsi parce l’Etat béninois n’est pas conscient de ce qu’il lui faut de grands commis, de grands serviteurs. S’ils sont bien formés, reçoivent tous les 5 ans, une formation continue, un recyclage permanent, ils seront à la hauteur de leur tâche. La première réforme, se trouve donc au niveau des hommes : former les grands commis de l’Etat. Hélas ! On ne les forme pas comme il faut ou ils le sont sur le tas, ce qui n’est pas une bonne pratique. Au Bénin, nous n’avons pas d’école d’administration. Quand je le dis, les grands professeurs qui dirigent notre école d’administration croient que je jette la pierre dans leur jardin. Au fait, une école d’administration, c’est d’abord une école professionnelle de haut niveau qui doit dispenser une formation pluridisciplinaire de haut niveau. Elle doit être dirigée par des professionnels et avoir un conseil d’administration de professionnels. Car les ressources humaines formées sont destinés à la haute fonction publique. Ce qui n’est pas le cas actuellement. L’école d’administration au Bénin forme plutôt des documentalistes, des secrétaires, des archivistes… des cadres dont le privé a besoin. Pensez-vous que la spécialisation en administration publique suffira à rendre notre administration publique plus performante ? La spécialisation oui, mais il faut d’abord une formation généraliste, professionnelle et de haut niveau. Dans notre pays, nous avons 23 ministères. Ce qu’on attend des directeurs de cabinet ou des conseillers techniques, les chargés de missions et les directeurs centraux, ce sont les mêmes choses, sauf en ce qui concerne les corps spécialisés. Ils doivent connaître les fondamentaux. Comment se fait-il que dans notre pays en 2008, il y a encore des responsables de haut niveau qui ne savent pas préparer et diriger une réunion ? Je crois que c’est dû à un problème de base. Comment se fait-il que le suivi des dossiers est mal fait ? Parce qu’on confie un dossier qui concerne des problèmes de la nation par exemple le 2 avril au cadre À, le 15 avril au cadre B et le 4 avril, c’est le cadre C qui en est chargé. Ce qui est dangereux et contre performant. Dans les grands pays, les grandes administrations et les institutions comme le Pnud, l’Onu et l’Unesco, c’est le même cadre qui suit les dossiers pendant plusieurs années ou au moins plusieurs mois. Dans notre pays, les cadres sont incapables de planifier les réunions. Ainsi lorsqu’il y a une réunion le 15 avril, dès le 2 ou le 3 avril, ceux qui sont conviés à cette réunion devraient être déjà informés. Ce qui n’est généralement pas le cas au Bénin. Normalement il faut prévenir dix jours d’avance au moins de manière à permettre aux participants de préparer les dossiers, de mettre dans leur agenda la date de la réunion. Dans notre pays, vous êtes informé des réunions, un ou deux jours seulement à l’avance, tout simplement parce qu’on ne planifie pas. C’est grave. Dans son rapport sur le Bénin, l’évaluation par le Maep a mis l’accent sur la forte politisation de la vie publique au Bénin. Ne pensez vous pas que la politisation à outrance a souvent favorisé le népotisme, l’incompétence et le refus du respect de la hiérarchie et des procédures administratives ? Rires. La réponse à votre question est oui. Mais, la mal vient de loin, du régime du Prpb depuis 1975. De cette date à aujourd’hui, vous voyez le nombre d’années qui se sont écoulées. Sous le Prpb, l’une des seules administrations qui ait été épargnée par la politisation des cadres, c’est le ministère des Finances où nous avons refusé catégoriquement de rentrer dans le parti unique et aussi dans ses structures. A l’époque et pendant plusieurs années, ils ont compris qu’on ne s’amuse pas avec l’argent public. Donc, ils nous ont collé la paix. Que ce soit au Trésor, au Budget, aux Impôts, à la Douane et dans l’Administration centrale des Finances, on a voulu nous mettre dans les commissions du comité central. Mais nous y sommes opposés. Ailleurs ils ont fait ce qu’ils ont voulu. Ils ont nommé des instituteurs comme ambassadeurs etc. Mais, ils n’ont pas touché au ministère des Finances. C’était l’époque, des grands cadres comme Placide Aholou, Possey Raphaël, Jean Alotonou, Jérôme Ahouanménou etc. Moi, j’ai été directeur des Etudes pendant 7 ans et directeur des Affaires monétaires pendant 9 ans. Isidore Amoussou a été un bon ministre des Finances. Depuis cette époque, l’administration des finances a été épargnée car on les a suffisamment avertis du danger qu’ils couraient. Notre administration générale a été vampirisée. Lorsque la transition est venue en 1990, le premier ministre, d’alors, Nicéphore Soglo, a eu la grande intelligence, il faut le reconnaître, de mettre en place une équipe gouvernementale de grande qualité. Les Karim Dramane, Ndiaye Adamou, Paulin Hountondji, Robert Dossou, Théodore Holo, Véronique Lawson et beaucoup d’autres ministres. Ils ont mis en place des cabinets de qualité qui ont bien fonctionné. C’est ce qui explique que de 1990 à 1994, le pays a été redressé. Le président Soglo a été un bon chef d’orchestre mais, ce n’est pas le seul qui a joué aux instruments. Nous avons aussi joué avec lui. Vers la fin du régime Soglo, l’administration s’est politisée de nouveau. C’est dire que, si un cadre ne prend pas la carte du parti, ou qu’il ne chante pas tous les matins qu’il est avec le régime, il n’a pas de promotion. A partir de 1996, la situation s’est empirée. Il faut rendre à César, ce qui est à César. Le Général Kérékou a maintenu le pays en paix, c’est très important mais la politisation a été vraiment excessive. Evidemment, lorsque les gens chantent vos louanges, et qu’on leur offre des postes, après ils font ce qu’ils veulent et le pays est dans l’état que vous connaissez. Ce qui fait qu’aujourd’hui le président Boni Yayi est obligé de beaucoup courir pour essayer de réparer les dégâts. Ce n’est pas seulement l’administration publique elle-même qui a perdu de crédit mais elle est devenue peu valorisante pour les agents. Comment peut-on opérer la valorisation de la fonction administrative ? La valorisation de la fonction administrative peut passer par plusieurs canaux. J’ai rencontré, il y a quelques jours, un vieil ami qui a été directeur général d’une banque lorsque nous étions aux affaires, et qui est redevenu directeur de banque aujourd’hui et qui m’a dit, qu’il n’y a plus de modèle dans notre pays. C’est grave pour un pays lorsqu’il n’existe plus de repères ou de modèles, les gens perdent les pieds. Il faut que le gouvernement fasse en sorte qu’on identifie des cadres qui sont de grand commis de l’Etat et qui servent le pays avec compétence, désintérêt et efficacité, dans tous les domaines. De grands financiers, de grands inspecteurs des finances comme Paul Conçalves, Nicéphore Soglo, de grands flics comme Badet, Ahouanou etc. étaient des modèles de même que de grands ingénieurs comme René Loko, Doutetien. METTRE LES CADRES À L'AISE Le gouvernement doit par ailleurs faire en sorte que les cadres soient à l’aise, et comme le dit l’adage, « Un minimum de bien-être est nécessaire à l’exercice de la vertu ». Si vous êtes grand trésorier et vous gagnez 150 000 F Cfa par mois et que vous brassez des millions tous les jours, vous serez tenté de faire comme l’agent du Trésor qui a pris 20 millions début des années 80 et qui a laissé un mot: « j’ai pris ma part ». Si non pourquoi, on paie si bien les banquiers, les assureurs ? Parce qu’ils seront tentés autrement de mettre la main dans la caisse. C’est clair. Quelles sont les caractéristiques principales d’une bonne administration publique ? Je suis tenté de vous citer l’un des communicateurs du séminaire. Pour qu’une administration soit performante, il faut que le citoyen soit au centre des préoccupations de l’administration. Que le service soit disponible et rapide. Il ne faut pas que je sois servi parce que c’est moi ancien ministre. Que le travail soit fait de façon rationnelle, avec compétence et responsabilité. Ce qui est dit de l’administration centrale, l’est-il pour l’administration locale ou les deux formes de l’administration, divergent dans la nature de leur gouvernance ? Au niveau de l’administration locale, il y a des personnes qui s’investissent dans leur tâche. Mais ce qui est en haut, c’est comme ce qui est en bas. L’administration publique d’aujourd’hui pilule de cadres faiblement qualifiés. C’est la même chose au niveau de l’administration locale. Le problème d’encadrement est lié au fait que l’administration locale est formée d’une grande proportion d’agents d’exécution, le tout vieillissant, peu motivé et ayant une vision floue de ce qu’on attend d’eux. Les problèmes en bas, sont plus profonds. J’aurais l’occasion d’y revenir quand je traiterai prochainement de la décentralisation et de son avenir. Y-a-t-il espoir ? Il y a de l’espoir parce qu’il y a quelques conditions de base qui sont à remplir. La volonté de faire bouger les choses et de les changer pour faire avancer notre pays. Cette volonté est manifeste au niveau du chef de l’Etat, le Président Boni Yayi, aussi bien au niveau central qu’au niveau de la gouvernance locale. La deuxième condition, qui est remplie est qu’il y a au niveau du gouvernement quelques gens de qualité qui font bouger les choses. Par exemple au ministère de la Reforme institutionnelle, les réflexions sont avancées. les choses bougent. Le ministre de la Fonction publique, Emmanuel Tiando qui a de l’expérience, semble vouloir les faire avancer. En ce qui concerne la gouvernance locale, avec Issa Démolé Moko qui est compétent et a une grande expérience. Il y a de l’espoir. Cependant, les habitudes, les pesanteurs et les difficultés subsistent. Mais les réformes doivent être accélérées et vigoureusement conduites, sinon dans 3 ans, 5 ans, on sera au même point ! A la volonté politique du Chef de l’Etat, on doit ajouter la détermination et la rapidité d’exécution. Comme a dit Napoléon : « la guerre est un art facile, le tout est dans l’exécution » | |