CLIMAT DE MOROSITE NATIONALE: Le peuple attend la vérité
Entretien réalisé par Sœur Valérie Zinsou et Luc Assogba
A travers cet entretien accordé au journal La Croix du Bénin, Me Joseph Djogbénou, avocat à la cour, déplore la morosité généralisée dans notre pays du fait de la démission au plus haut point des acteurs politiques en l'occurrence. Il exhorte ses concitoyens à ne pas faillir devant l'audace de la vérité.
Celui qui nous dirige doit tenir compte des préoccupations réelles des populations. Je ne peux pas cacher moi personnellement qu'aujourd'hui, j'ai vécu dans mon cabinet toute une journée sans électricité. Mais ne pas le dire et penser que le cacher c'est faire du bien à ce pays ou à celui qui le conduit, c'est tuer le pays. Par ailleurs, nous vivons une situation de morosité dans tous les secteurs.
Morosité économique, sociale et politique
La morosité économique s'exprime par l'inquiétude des ménages et des entreprises qui ne disposent pas de moyens nécessaires pour l'épanouissement individuel et collectif.
Au plan social, il est vrai que les grèves se sont espacées depuis quelques mois mais il est aussi vrai que c'est seulement un calme qui intervient après la tempête.
Mais la morosité est surtout percutante au plan politique. Nous avons tous entendu la déclaration des 4 ténors de la politique béninoise, le 12 mars dernier. Nous avons également écouté l'intervention du gouvernement à la suite de cette déclaration. Dans la forme, nous pourrions nous réjouir de ce que la politique revient dans l'espace et que les leaders politiques donnent l'impression d'assumer leur rôle. Mais dans le fond, il semble que les actes ne bougent pas. Beaucoup de choses sont fondamentalement reprochées au chef de l'Etat et à son gouvernement. Les citoyens ne connaissent pas réellement le programme qui est appliqué.
Il n'y a pas d'opinions contraires soit pour revendiquer les actions, soit pour proposer d'autres alternatives. De manière formelle, l'opposition ne se déclare pas dans ce pays. On accuse plutôt l'Exécutif de n'avoir pas pris les textes d'application de la loi sur les statuts de l'opposition. Et ces griefs ne tiennent pas, dans la mesure où, évidemment, la loi se suffit à elle-même. Ces griefs sont peut-être justifiés à propos de quelques affaires relatives aux privilèges accordés au chef de file de l'opposition. Il n'y a normalement rien qui pourrait constituer un obstacle à l'opposition. Les acteurs politiques trouvent des réponses à tout, sans que ces dernières correspondent à l'éthique et à la pédagogie qui constituent leur obligation envers la jeune génération. Les uns et les autres sont donc désemparés.
Du rôle primordial du chef de l'Etat
Nous avons comme impression d'avoir rompu de manière fondamentale avec le consensus national issu de la Conférence des forces vives de 1990. Dix huit ans après cette fameuse conférence, on pourrait penser qu'il n'y a plus d'issu. De plus, nous n'en sommes qu'à la célébration du 2 e anniversaire du régime de l'actuel chef de l'Etat. Je pense qu'il n'appartient qu'au chef de l'Etat de prendre les mesures qui s'imposent et de faire en sorte à rétablir le calme dans le pays pour que nous puissions nous consacrer à l'essentiel. C'est un signal que toutes les institutions attendent. Il est attendu que le chef de l'Etat calme les tensions entre les unes et les autres. Nous n'exhortons pas à l'unanimisme, nous déplorons tous l'unanimisme. Mais il ne faudrait pas substituer à l'uniformité la diversité dans la pagaille, la diversité dans le désordre. Car, ce que nous observons aujourd'hui, c'est une véritable pagaille, une véritable fraude où les moyens de l'Etat sont utilisés pour la campagne électorale qui n'est même pas encore ouverte.
Les contentieux électoraux et le financement de la Céna
L'une des conséquences de ce désordre, c'est l'arrestation de Dame Capo-Chichi et consorts, dans cette affaire de prétendues cartes volées. Nous n'avons qu'une seule institution en matière électorale, c'est la Céna. Elle est autonome, elle a une personnalité juridique. Lorsqu'elle constate par elle-même des manquements face à la crise que nous traversons, c'est à elle de saisir les juridictions compétentes. Il ne revient à aucun organe de le faire, pour éviter qu'il y ait comme une sorte de manipulation du jeu politique, du système électoral, de l'administration électorale à des fins politiques. Malheureusement, ce sont des agents de la police qui vont constater les manquements prétendus à la loi électorale alors qu'ils n'en ont pas la compétence. Cela ne veut pas dire que nous ne condamnons pas le fait des vices, des irrégularités, de la fraude ; nous sommes d'ailleurs les premiers à les dénoncer. Mais chacun doit jouer son rôle. De mon point de vue, on veut faire de la Céna un instrument de règlement de comptes politiques. On a comme impression qu'on tente de montrer à l'opinion publique que la Céna ne joue pas son rôle et que les acteurs politiques qui ont leurs représentants à la Céna s'adonnent à de la fraude.
Dans cette affaire, est-ce que nous sommes dans une situation de flagrant délit ? J'en doute, à partir du moment où on n'a pas pris les personnes les mains dans le sac. Par conséquent, envahir les domiciles des personnes dans les conditions que les organes de presse ont décrites, est suffisamment grave et excessif. Pendant qu'on est préoccupé à arrêter des citoyens pour des choses qui ne sont pas pour autant vérifiées, le marché Dantokpa ne dispose pas suffisamment d'éléments pour assurer sa protection. Et nous assistons à ce qui s'est passé. J'ai l'impression que les malfrats observent ce qui se passe dans le pays et qu'ils savent que nos autorités publiques sont attirées par des enjeux qui ne devraient pas de manière aussi importante préoccuper leur attention. Le système de sécurité est paralysé, et donc vulnérable. Je pense qu'il faut corriger cette situation pour que nous puissions tous bénéficier de la sécurité dans les formes légales.
Au sujet de la Céna, on pourrait dire que son financement ne constitue pas une priorité pour l'Exécutif. Sa priorité, ce sont les campagnes qui ne sont pas encore ouvertes. Nous savons comment le chef de l'Etat réagit dans certaines situations. Le cas du commissariat de Dantokpa à reconstruire «dès la semaine prochaine…» en est un exemple. Nous savons aussi dans quelles conditions les élections présidentielles de 2006 ont eu lieu. Nous avions lutté pour que jamais plus la Commission électorale ne souffre du manque de moyens. On nous annonce un budget annuel de 1000 milliards et plus, et nos élections sont à moins de 4 milliards. Mais ces 4 milliards sont injectés de façon parcellaire. Les agents électoraux n'ont pas les moyens.
Il faut que les différents acteurs soient confrontés. Chacun vient à la presse avec sa vérité qui n'est pas la vérité. La vérité, c'est sur le terrain, c'est ce dénuement des agents électoraux qui n'ont pas de siège, qui sont sans moyens financiers et qui n'ont pas de moyens matériels. S'ils sont sans moyens, ils ne peuvent pas accomplir leur mission, et ainsi, on assiste à la fraude. Et je pense que c'est la fraude qui a commencé implicitement et malheureusement.
L'audace de la vérité
En résumé, on pourrait demander à nos concitoyens d'aller aux élections dans la vérité, l'esprit critique et la vigilance. A cet effet, je voudrais m'adresser particulièrement aux chrétiens catholiques. Nous avons beaucoup plus l'obligation de vérité. Non pas plus que tous les autres, mais autant que les autres. Car, si nous n'accomplissons pas notre vocation de chrétiens en ayant l'audace de la vérité, nous nous retrouverons tous comme au soir de 2005 devant les dégâts d'une gestion calamiteuse. Je pense que nous pouvons nous épargner une situation difficile en nous disant la vérité.
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