| Le président béninois Yayi Boni n’a pas fini de digérer son plat de couleuvres.
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| Par François SOUDAN |
| Jeune Afrique - 8 juin 2008 |
| Le président béninois Yayi Boni n’a pas fini de digérer son plat de couleuvres.
Déjà, lors de la visite éclair de George W. Bush à Cotonou, en février dernier, il avait dû se soumettre à l’humiliante prise de contrôle de son aéroport par les services américains, lesquels avaient exigé que les membres de la garde d’apparat rendent les honneurs avec des fusils déchargés, que l’hôtel Sheraton voisin soit vidé de ses hôtes et que le chef de l’État ne reçoive pas son « homologue » (?) au palais présidentiel, considéré par la CIA comme indéfendable en cas d’attaque.
Cette fois, la prise d’assaut sera… libyenne.
Pour le 10e sommet de la Cen-Sad, qui se tiendra à Cotonou du 12 au 18 juin avec la participation attendue d’une quinzaine de chefs d’État, plusieurs centaines de gardes du corps, agents de divers services et spécialistes de la sécurité venus de Tripoli s’apprêtent à quadriller la capitale béninoise pour faire place nette au colonel Mouammar Kaddafi. Les Libyens ont un œil et un droit de veto sur tout, y compris sur la liste des journalistes à accréditer pour couvrir le sommet sahélo-saharien : qui oserait refuser cela au « Guide » ? La Cen-Sad, c’est le moyen que la Jamahiriya et son chef ont trouvé pour jouer en Afrique dans la cour des grands.
Le dernier avatar d’une volonté aussi brouillonne qu’obstinée de recherche, de conservation et d’extension de l’influence libyenne au sud du Sahara, poursuivie depuis trente ans et sans cesse confrontée au syndrome de Sisyphe pour une raison en quelque sorte congénitale : la politique africaine de la Libye ne procède pas d’un choix mais d’un échec.
De 1969, date de son accession au pouvoir, à la fin des années 1970, Kaddafi n’a qu’une obsession en tête : la quête quasi mystique de l’unité arabe. L’Afrique noire ne l’intéresse pas, ou peu, si ce n’est pour y dénoncer une influence israélienne alors encore très présente. C’est le fiasco de la Fédération tripartite avec l’Égypte et le Soudan, puis de l’union avec la Tunisie et celui de projets similaires avec la Mauritanie et le Maroc, bref de son insertion au Machrek et au Maghreb, qui poussent le colonel à chercher une compensation vers les franges subsahariennes de l’Oumma.
Pendant quinze ans, le spectacle de l’activisme et des provocations libyennes y sera permanent. Pour le « Guide », il s’agit de contraindre les puissances néocoloniales, en premier lieu la France, à le reconnaître comme un partenaire, en se mettant au besoin en dehors du système et des normes internationales.
Alors que les pétrodinars commencent à inonder la Libye, Kaddafi et les siens mettent en place les instruments de leur politique. Le prosélytisme religieux avec la « Société pour l’appel de l’islam », la branche armée avec la Légion islamique - fondée en grande partie sur l’enrôlement forcé de travailleurs immigrés - et la « coopération horizontale » avec la Lafico (Libyan Arab Foreign Investment Company) et la LAFB (Libyan Arab Foreign Bank). Résultat, à l’aube des années 1990 : des centaines de millions de dollars dépensés en pure perte. La Légion islamique s’est fait tailler en pièces au Tchad et en Ouganda ; les ingérences directes, voire les tentatives de déstabilisation menées au cœur du « pré carré » francophone échouent et tournent parfois à la pantalonnade (qui se souvient encore de « l’Ayatollah de Kaolack » ?) sans que jamais l’influence de Paris n’y soit sérieusement menacée.
Quant à l’argent distribué, entre valises occultes, décaissements effectifs et simples engagements, la confusion est totale. Tout juste estime-t-on que la Libye consacre alors environ 1,5 % de son PNB à l’aide au développement, ce qui est plus que les Européens, mais moitié moins que les pétromonarchies de la péninsule Arabique.
Faute d’hommes, de compétences et de réflexion, la Jamahiriya ne s’est en réalité jamais donné les moyens d’un succès durable en Afrique. Pendant toutes ces années, elle a réagi beaucoup plus qu’elle n’a agi, dans un effort vain et permanent d’adaptation aux contraintes. Ainsi que le confiait un ex-opposant africain passé par les camps d’entraînement de la Mathaba (le bureau d’exportation de la révolution) : « À cette époque, il était aussi dangereux d’être l’ami de Kaddafi que d’être son ennemi. »
Même s’il continue à professer une vision du continent que ne renierait pas le Sarkozy du discours de Dakar (« l’Europe est faite de nations, l’Afrique est faite de tribus, l’État en Afrique ne peut donc pas survivre car il est artificiel »), son projet de communauté sahélo-saharienne lancé en 1998 (Comessa, qui deviendra Cen-Sad) se veut l’inverse pacifique des États-Unis du Sahel des années 1970, quand le dinar poison faisait des ravages chez les opposants et que Tripoli était La Mecque des apprentis terroristes. D’un simple point de vue diplomatique, cette nouvelle politique est incontestablement un succès, surtout si on la compare à la précédente. Certes, les réticences de l’Union africaine à se conformer aux vœux fusionnels du « Guide » exaspèrent ce dernier, mais la Cen-Sad, qui regroupe aujourd’hui vingt-cinq États et presque autant de clients, lui offre un espace où exercer son influence et au sein duquel il trône, tel un président français à l’occasion des sommets Afrique-France.
Cela, le petit peuple de Cotonou, qui s’apprête à acclamer Mouammar Kaddafi à la façon d’une rock star tant son image, curieux mélange de Guevara et de Mick Jagger, reste prégnante dans l’imaginaire, ne le sait pas ou ne veut pas le savoir.
Les partenaires africains du « Guide », ses obligés et ses affidés, eux, n’ignorent rien de ce décalage béant entre les mots et les choses. Mais qui oserait signifier à un hôte aussi généreux que ses discours n’engagent que ceux qui y prêtent attention ? Parmi les chefs d’État les plus assidus à Tripoli - ceux de la zone sahélienne - il n’en est pas un seul qui, à un moment ou à un autre, n’ait soupiré en privé combien l’amitié de Kaddafi, avec son cortège de caprices et d’exigences, pouvait être encombrante. Pas un non plus qui puisse exprimer ses états d’âme en public, tant il est vrai que ce despote assagi de 66 ans, les yeux mi-clos à la manière d’un Don Corleone ou d’un empereur chinois, les tient comme un parrain tient son clan : par l’argent et par la crainte.
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BENIN: Le président béninois Yayi Boni n’a pas fini de digérer son plat de couleuvres.
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