| | L'argent roi a insidieusement investi la démocratie béninoise. Et le mal n'est pas propre à un régime donné. C'est un fait de société. Depuis le renouveau démocratique, il commence en effet à prendre une ampleur normative au point de bousculer les limites des valeurs morales. Les politiciens concernés par le phénomène de la corruption politique, ne s'embarrassent même plus d'une once de pudeur pour reconnaître son existence et parfois même pour essayer de la justifier. Une attitude qu'un article de l'Autre quotidien publié hier mettait en exergue sous le titre : « Transhumance et achat de conscience : grave problème d'éthique pour l'Assemblée nationale ». Et, comme pour illustrer les observations faites par cet article et justifier ce qu'il relève, comme un aveu ou une suspicion légitime de corruption de députés, notre confrère « Fraternité » d'hier a interrogé un parlementaire de la mouvance présidentielle sur l'acte spectaculaire de ralliement du plus truculent de ses adversaires. Il a, à son tour, laissé penser « qu'il y a des gens qu'on ne peut pas approcher, et des gens qu'on peut approcher, et il suffit de leur apporter deux ou trois « choses » et ils changent d'avis». Une réalité ou un sentiment ? Pour certains s'ils s'en accusent eux-mêmes, c'est qu'ils connaissent le fond du phénomène. Plus loin, répondant à une question sur l'opportunité des retrouvailles aussi contre nature, avec son ancien adversaire politique, avec qui il jouait au chien et au chat, il y a quelques mois seulement, il répond : « La politique est un jeu d'intérêt. L'intérêt ce n'est pas forcément l'argent… c'est le fait d'avoir une raison particulière d'être ici ou là » Parlant du retour de son adversaire d'hier, il poursuit son argumentation: « …le jour où son intérêt ne sera pas sauvegardé, il partira » Comme l'électeur est édifié sur les motivations réelles des députés qu'il a élus pour défendre ses intérêts ! Des intérêts qui devraient en principe être ceux de leurs mandants plutôt que leurs propres intérêts. Or, le député n'a aucune obligation de rendre compte au peuple de ses revirements d'intérêts, et le peuple ne dispose d' aucune opportunité de le sanctionner que lors des élections. Mais à condition que l'électeur, lui-même, ne soit pas « acheté » pour voter contre sa conscience. Or dans un contexte où le jeu politique est conditionné par l'argent roi, les aspirations légitimes des populations, les valeurs qui fondent la culture démocratique, sont mis exprès sous boisseau, parce que la réalité de la corruption politique est telle qu'elle conduit les institutions politiques et les citoyens à considérer comme incontournable l'effet de l'argent et à admettre, par cynisme ou fatalité qu'aucun choix politique ne saura tenir s'il n'est « acheté » avec l'argent. Par effet de contagion, ce type de corruption en vient même à se répandre dans toutes les activités électives au sein même des associations et des corporations professionnelles. On peut arguer faussement qu'on vit un siècle de la mort des idéologies et que le réalisme cynique et pervers, soit la norme. Chacun s'en contente parce que dans une société pauvre comme les nôtres, ne pas se soumettre, c'est se démettre. Et ces sociétés pourfendues entre les valeurs modernes du matérialisme et les valeurs morales traditionnelles, vous jugera sous le prisme de ce réalisme, globalement comme un échec, même si consciemment, on admet que celui qui ne s'aligne pas sur cette pseudo norme, est un « honnête homme ». L'argent roi a détruit les convictions. Et les meilleurs ne seront pas nécessairement les plus méritants, les plus consciencieux, les plus travailleurs et les plus honnêtes. Le monde de l'argent roi appartient aux « plus malins » non pas toujours dans le sens de l'intelligence positive, mais dans le sens du savoir-faire dans l'opportunisme. Au point où on en est, concernant ce phénomène, on est en droit de se demander s'il est encore possible que la démocratie béninoise - qu'on continue hypocritement de présenter comme un laboratoire pour l'Afrique- sorte de la perversion de la corruption politique et de l'anéantissement idéologique. Car, la corruption la plus pernicieuse pour nos sociétés en développement, n'est certainement pas celle qu'on vilipende à travers les gros scandales médiatisés concernant ceux qui dirigent les affaires publiques ou les sociétés d'Etat, mais celle qui, insidieusement, commence à devenir la norme en politique, surtout dans le domaine électoral et dans la gestion de la vie politique nationale. Une démocratie où on peut admettre à tous les niveaux de la société et des institutions que tout est achetable, comme de vulgaires marchandises, est promise à un avenir peu brillant. | |