Le Bénin un Etat pétrolier ? La nouvelle arrive avec la brutalité d’une pluie longtemps attendue. Une pluie qui s’abat soudain, sans crier gare, sur une terre assoiffée et sur des hommes et des femmes qui n’y croyaient plus. La nouvelle de la découverte du pétrole au large de nos côtes, même si une telle information n’a pas été officiellement confirmée, enflamme les esprits. Elle pousse, au-delà de toute raison, à projeter l’avenir aux couleurs chatoyantes d’un grand et beau rêve.
C’est normal. Le pétrole ou l’or noir est, aujourd’hui, une ressource hautement prisée. Il enrichit les pays qui en sont pourvus. Un véritable don du ciel qui a fait et fait la prospérité d’un club de pays producteurs ainsi projetés à l’avant-scène des affaires du monde. Et l’on pense, immédiatement, en Afrique, au Nigeria voisin, au Gabon, au Congo Brazzaville, à l’Angola, à la Libye, au Tchad ou à la Guinée Equatoriale.
C’est vrai que le pétrole fait rêver. On a tôt fait d’y associer l’idée de prospérité, d’enrichissement collectif et individuel, d’Eldorado pour les pays producteurs. Il y a ainsi un côté jardin du pétrole, vu et apprécié comme un produit à fort rapport de dividendes pour l’économie de ces pays. Mais qui en retient le côté cour, avec l’explosion des appétits et des convoitises, la ruée sauvage sur les profits, les machinations et les contorsions, toujours grosses de conflits et de guerres, la contrebande institutionnalisée, la corruption célébrée et les graves atteintes à l’environnement.
Le pétrole, de ce fait, est à l’image du dieu latin Janus, ce dieu à deux faces. Pour dire que le pétrole peut certainement faire le bonheur d’un pays et de ses citoyens. Il peut aider à mettre à disposition de substantielles ressources qui soutiennent et « infrastructurent », pour ainsi dire, l’ambition de ce pays de créer les bases d’un développement solide et durable. Mais le pétrole, mal géré, c’est la boîte de Pandore. Il ouvre le cycle des malheurs, au point où on a pu dire, sans rire, que le pétrole fait plus de mal que de bien. On estime, de ce fait, qu’il vaut encore mieux ne pas en avoir, histoire de s’éviter de tomber dans un piège sans fin, pour faire un clin d’œil à l’écrivain Olympe Belly Quénum.
Il n’est donc point de ressource naturelle qui assure automatiquement richesse, fortune et prospérité. Tout réfère à la ressource suprême qu’est l’homme. C’est, en effet, lui qui conduit les recherches pour découvrir le pétrole, une matière première que la nature a mis des années, voire des siècles à mûrir, dans les couches profondes de l’écorce terrestre. C’est également lui qui déploie les technologies appropriées pour donner au pétrole brut la valeur ajoutée d’un produit fini. C’est encore lui qui choisit de mettre le pétrole soit au service de sa propre promotion, soit au service de ce qui le chosifie, le rapetisse et l’avilit.
Mais il ne suffira pas de lancer à la cantonade que nous allons rentrer incessamment dans le club sélect et huppé des pays producteurs de pétrole pour que, par magie, les choses changent, que le pétrole coule à flot, que l’argent nous tombe dessus à l’image de la manne, cette nourriture miraculeuse envoyée aux Hébreux dans le désert, que le Bénin émergent jaillisse au détour d’un rêve pour s’afficher comme une réalité, notre réalité.
Rappelons-nous deux expériences que nous avons eues à faire, deux expériences malheureuses qui nous sont restées en travers de la gorge. Il s’agit de l’expérience du manioc et de l’expérience du palmier à huile. La première spéculation était appelée à mobiliser les Béninois autour d’une filière nouvelle génératrice, croyons-nous savoir, de revenus pour les paysans et d’importantes ressources additionnelles pour l’économie nationale.
Nous espérions de ce nouveau chantier une véritable révolution verte, le manioc ayant la capacité de soutenir une agriculture multidimensionnelle et constituer le socle de base d’une industrie agroalimentaire. Il s’y ajoutait la promesse d’une reprise en main de nos terroirs négativement travaillés jusque là par l’exode rural, sévère saignée humaine qui a anémié les campagnes ainsi libérées de leurs bras valides, des jeunes gens et des jeunes filles à la fleur de l’âge.
Mais malheureusement, pendant tout le temps où nous avions entretenu et alimenté l’illusion de cette révolution du manioc, en nous mentant copieusement, nous avons eu plus à organiser des séminaires, des ateliers, à commanditer des études, à multiplier des consultations, à acheter des véhicules tout terrain 4x4 qu’à mettre en terre des plants de manioc. On ne récolte que ce que l’on a semé.
Le palmier à huile, à l’instar du manioc, a suivi la même pente glissante et illusoire, la nostalgie de ce que cet arbre a symbolisé et a représenté pour nous aura servi de carburant pour nous pousser à rêver de lui assurer, sur les terres du Bénin du changement, un nouvel âge d’or. Des hectares de terres à trouver et aménager. Des bras jeunes et valides à mobiliser. Un messie venu de sa lointaine Malaisie à suivre vers la terre promise. Vous connaissez la triste fin de ce conte de fée qui s’est brutalement transformé en un pénible cauchemar.
Ce rappel pour dire que ce n’est pas parce qu’on aura dit pétrole que nous allons nous ouvrir comme par enchantement les portes d’une démocratie bien huilée, adossée à un Etat de droit, lui-même doté d’une économie prospère, chaque citoyen pouvant désormais s’autoriser de mettre, autant qu’il veut, du beurre dans les épinards. Pour le miracle du pétrole, revenez demain, sinon jamais.
Jérôme Carlos
La chronique du jour du 15 novembre 2007
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