SORTI VIVANT DE L’ENFER DE DÉBY ITNO
Ngarlejy Yorongar raconte son calvaire
Le député d ‘opposition tchadien Ngarlejy Yorongar a débarqué à
Paris le jeudi soir 6 mars, en provenance du Cameroun. Il devrait
demander l’asile politique en France. Yorongar est un véritable
miraculé : cet opposant intransigeant qui a toujours refusé de céder
aux deux mauvaises habitudes des politiciens tchadiens (créer un
maquis et/ou ensuite entrer au gouvernment) vient d’échapper une
fois de plus à la mort, le soldats chargés de l’exécuter sommairement
ayant préféré l’abandonner à son sort.. Voici le récit qu’il a fait à
Jean-Paul Tédga, du magazine Afriqueéducation
« Sur ordre, je suis enlevé, sous la menace des armes, par des
militaires réguliers de l’armée nationale tchadienne, séquestré dans
une prison secrète située à côté du jardin d’Idriss Déby Itno à
Farcha, et interdit de prendre la douche et de me laver les mains
pour manger, 20 jours durant... ».
AFRIQUEDUCATION : Après notre conversation téléphonique de ce
jour, 3 février 2008, à 16 heures, heure de N’Djamena, que s’est-il
passé à votre résidence ?
Ngarlejy Yorongar : Rappelez-vous que les militaires réguliers ont
pris pour cible ma maison en tirant des roquettes dessus.
Heureusement pour moi, les arbres m’ont épargné des dégâts.
Toutefois, les voisins ont enregistré des dégâts matériels et
humains. Rappelez-vous aussi que c’était en plein combat ce 3
février. Ça crépitait de tous les côtés. Rappelez-vous également qu’à
l’occasion de la Saint-Sylvestre, Idriss Déby Itno avait prononcé un
virulent discours dans lequel il s’en était violemment pris aux leaders
des partis politiques et de la société civile et aux dirigeants de la
presse privée qui, à ses yeux, sont des complices de ces «
mercenaires à la solde d’Oumar Al Béchir, président soudanais
puisque, dit-il, ces complices ne les ont jamais dénoncés... » Et
comme j’ai été à l’Ambassade du Soudan puis à celle de Libye pour
présenter mes vœux, je croyais que je suis particulièrement visé. Ce
qui m’a amené à annuler les autres rendez-vous. Toutefois, pour
moi, le refus de dénoncer les rebelles par des communiqués de
presse diffusés, à longueur des journées, à la radiodiffusion
nationale tchadienne n’est pas une infraction prévue et punie par la
loi tchadienne puisque Idriss Déby lui-même a été installé au pouvoir
à N’Djaména par Oumar Al Béchir et les mercenaires (les vrais cette
fois-ci) du célèbre Bob Denard et j’en sais quelque chose. En effet,
en dehors du président François Ngarta Tombalbaye et du général
Félix M. Malloum, tous les autres conquérants du pouvoir au Tchad
sont passés par le Soudan.
Il en est ainsi de Goukouni Weddeye en 1979-1981, d’Hissein Habré
en 1978 comme premier Ministre puis en 1982 comme chef de l’Etat
et d’Idriss Déby Itno lui-même. Oumar Al Béchir n’avait-il pas mis à la
disposition de ce dernier des moyens en hommes, en argent et en
matériels conjugués avec ceux de Elf par Bob Denard interposé pour
l’emmener et l’installer au pouvoir à N’Djaména, le 1er décembre
1990 ?
Donc, pour moi, ce sont des jérémiades habituelles d’Idriss Déby
Itno. Je ne doutais pas un seul instant qu’il attendait une telle
occasion pour me « loger une balle dans la tête » comme il l’a promis
et dit en février 1999 à une soixantaine de cadres originaires de ma
région natale, lorsque, sous la pression internationale, il décidait de
me libérer de prison où il m’avait envoyé pour trois ans : « La
prochaine fois, leur dit-il, je logerai moi-même une balle dans la tête
de Yorongar s’il ne cesse pas de m’embêter. Faites votre travail en le
conseillant. Je vous répète que la prochaine fois, il n’y aura ni prison
ni libération. Prenez-en pour dit une bonne fois et dernière fois... ».
Et après mon appel téléphonique, que s’est-il passé ce jour, 3 février
2008 ?
Après votre appel téléphonique vers 16 heures, d’autres personnes
m’ont également appelé, tels que Broody de Human Rights Watch de
Bruxelles, Irène Mandeau, retraitée d’Amnesty International
d’Allemagne, Sharon Courtoux de Survie, mon petit frère Ngarmaïn
Yorongar de Lyon, mes fils Rokoulmian et Memsangar de Lyon et
d’Allemagne, Modé Asméngar, représentant mon parti en Europe,
Louheu-Issem Mbaïbikéél, également, représentant du parti aux
États-Unis, un journaliste anglophone de Nairobi (Kenya), etc. A eux
tous, j’ai dit que j’étais en danger de mort. « C’est peut-être, ai-je
dit à chacun d’eux, la dernière conversation que j’ai pu avoir avec
vous ». M. Bernard Kawadji, un Français d’origine tchadienne qui est
venu tôt le matin rester avec moi, décide de rentrer chez lui pour se
laver quand il a vu venir un voisin, Maître Mobéang Yobelang, notaire
de la place.
Me Mobéang et moi sommes dans la cour en train de boire le
quinquéliba quand un véhicule militaire de marque Toyota ayant à
son bord plusieurs militaires armés, s’arrête devant mon portail
faisant courir les enfants, qui prennent le soin de fermer le portail.
J’ai demandé à Me Mobéang de me suivre au salon, le temps de
terminer notre quinquéliba. C’est alors que j’ai ordonné qu’on ouvre
le portail pour éviter la casse. Ils ont fait leur entrée brutalement,
armes aux poings, en s’en prenant à mes enfants, en leur
distribuant des coups de poing et de crosse.
Ils sont entrés au salon toujours armes aux poings. Je me suis
présenté à celui qui semblait me chercher et qui n’avait pas l’air de
me reconnaître puisque je venais de me coiffer. Il m’a empoigné mon
col et m’a conduit vers la porte de sortie du salon puis vers le portail
en me distribuant des coups de poing à la tête.
Arrivé, à peine, au vestibule, un militaire particulièrement nerveux et
excité me demande la clé de contact de la Peugeot 406 réformée par
l’Assemblée Nationale que je venais d’acheter. Quand j’ai répondu
que la clé est avec mon chauffeur, le chef d’équipe me demande où il
est. Et quand je lui ai désigné Emmanuel Saleh Djékotar, il lui a, à
bout portant, tiré dessus sans raison. Heureusement, il l’a raté. Un
autre élément vient vers Emmanuel qui, du reste, est mon neveu,
pour lui arracher violemment la clé de contact après avoir arraché
mon téléphone portable.
Une fois devant la Toyota, le chef d’équipe me dit de monter. Ma
sœur, Rachel Yorongar, qui n’accepte pas le fait accompli, prend son
courage à deux mains pour tenter de monter dans la voiture pour
aller mourir avec moi là où on m’emmène. Je l’ai suppliée de
redescendre. « Il faut rester en vie, lui ai-je dit dans ma langue
maternelle (ngambaye) pour t’occuper des enfants sinon ce serait
deux pertes de vie inutiles... ». C’est alors qu’elle descend, le fusil du
militaire nerveux toujours pointé sur elle. N’eût été le chef d’équipe,
ce soldat nerveux allait l’abattre. Ledit chef m’a demandé si je
possédais une arme, je lui ai dit non. Il s’en est étonné. La
population de mon quartier a commencé à courir vers nous en se
faisant menaçante. Voyant que ça risquait de tourner au vinaigre, un
autre militaire qui est entré dans la cabine à côté du chauffeur a
invité leur chef à entrer pour qu’ils partent. Après quelques coups de
crosse que m’a appliqué le nerveux, le chauffeur a démarré en
trombe en direction de l’Ouest, vers le Sills (un bâtiment protestant
construit par les Américains pour y loger des services de littératures
et de traduction de la Bible).
Voici l’itinéraire emprunté pour ceux qui connaissent N’Djaména :
Une fois au Sills, la Toyota prend à droite, puis à gauche jusqu’à
l’Avenue des Sao. Elle tourne à gauche sur cette avenue pour
déboucher sur le rond point de la mort dit rond point du centenaire
où croisent l’avenue des Sao que nous avons empruntée et le
boulevard Mobutu. Nous prenons ensuite ce boulevard Mobutu à
droite jusqu’au stade Mahamat Ouya pour emprunter ensuite la rue
goudronnée qui va vers la paroisse de Kabalaye jusqu’au boulevard
Charles De Gaulle où la Toyota prend à gauche jusqu’à la Mosquée
centrale que nous avons contournée pour emprunter l’Avenue El
Niméiry. Nous passons au rond point à l’intersection de Niméiry et du
Boulevard Georges Pompidou, rond point situé derrière la maison de
feu Adoum Tchéré, ancien Ministre et ancien parlementaire au début
de l’indépendance.
Nous avons pris le boulevard Pompidou à gauche pour emprunter la
route de Farcha, un quartier situé à l’Ouest de N’Djaména. Arrivée au
rond point situé à l’entrée des villas des Hôtes de l’Etat, la Toyota
prend la rue qui est à gauche qui nous conduit à une vieille bâtisse
archisurveillé e et gardée par des militaires à par tir de l’intérieur.
Nous entrons dans la concession. Le premier vieux bâtiment sert de
prison secrète et à l’arrière-cour séparée par un mur, c’est un petit
camp militaire. Les militaires de cette prison secrète n’ont rien à voir
avec ceux du camp et vice-versa. La plupart des militaires de
l’arrière-cour sont très jeunes.
Pour moi, nous sommes dans le jardin d’Idriss Déby Itno ou alors
nous n’en sommes pas très loin. Ce petit camp militaire qui abrite
cette prison secrète devait, à coup sûr, servir de protection de ce
jardin. C’est ainsi que la folle course poursuite s’est terminée vers 17
heures 30. Le nerveux et excité me fait descendre avec brutalité, ce
qui n’est pas du goût du chef qui lui remonte les bretelles.
Le chef d’équipe me demande si c’est bien moi Yorongar ? Je lui dis
oui. Un autre me demande : « Yorongar, comment vous ne possédez
pas d’arme ? ». Je réponds que je n’en vois pas l’utilité puisque je
suis un militant des droits de l’Homme. Le même rétorque : « Même
si vous n’avez pas d’arme à feu comme vous le prétendez, me dit-il,
vous avez une arme redoutable qui est le bic qui, du reste, est plus
puissant que plusieurs bataillons de l’armée... ». Le chef d’équipe
très pressé pour aller enlever les autres, me conduit à l’arrière-cour
en ordonnant qu’on me donne une chaise qui se trouve derrière Lol
Mahamat Choua, ancien président du Tchad, ancien ministre, ancien
maire de N’Djaména, président de son parti (RDP), député et
président du groupe parlementaire RDP etc., qui est en train de
prier. Puis, l’équipe est repar tie précipitamment à la recherche d’un
autre captif. J’attendais là quand Lol en prière a fini. Il s’adresse aux
deux gardiens sudistes qui nous tiennent en respect : «Vous pouvez
faire de moi tout ce que vous voulez, je m’en fous...». Ce à quoi, l’un
des gardiens répond : « Ce n’est pas nous qui vous avons emmené
ici, Monsieur... ». Et Lol de reprendre : « Ce n’est pas à vous que je
m’adresse mais à ceux qui m’ont emmené ici et non à vous... ». Puis,
quelque temps plus tard, la même équipe débarque Ibni Oumar
Mahamat Saleh, ancien ministre, président du PLD et de la CPDC. Il
est sérieusement cogné sous des cris zaghawa comme des
marsouins et conduit directement dans sa cellule. Je me suis dit que
Ibni tel que je le connais, ne tiendra pas longtemps eu égard à sa
santé très précaire.
Pendant ce temps, un des geôliers vient appeler Lol pour le conduire
à l’entrée principale du bâtiment. Après lui, c’est mon tour d’être
conduit vers le même endroit que Lol. Je n’y trouve ni Lol, ni Ibni.
Croyant être soumis à un interrogatoire musclé, je me prépare
psychologiquement, mais, il n’en est rien. On me conduit directement
au secrétariat transformé en cellule pour moi faute de cellules
disponibles. Toutes les cellules sont occupées. Assis à même le sol,
on m’enchaîne.
Les deux jambes liées par cette chaîne ne font désormais qu’une
seule. Comme je n’ai pas de couchage, je m’allonge à même le sol
comme j’en ai l’habitude dans de telles circonstances. C’est tard
dans la nuit que celui qui m’enchaîne m’a apporté un crasseux
manteau de petite taille pour me protéger du froid et une vieille
couverture qui sert pour le repassage des habits comme couchage.
Je roule par terre pour faire de la place et lui permettre de me
l’étaler sur la petite parcelle de ciment qui m’est affectée puisque la
pièce de 3 mètres sur 3 est partagée entre le bureau, le passage
vers le bureau du chef et moi. Toute la nuit, je n’ai pas fermé l’œil,
tant la grosse chaîne s’enfonçait de plus en plus dans ma chair et les
moustiques faisaient ma fête. Ce quatorzième séjour en prison de
Déby semble plus dur que les autres fois. Très dur. Tard dans la nuit,
un quatrième captif est emmené et conduit dans une cellule.
Seuls deux gardiens en plus de leur chef (très polis et gentils avec
moi) ont accès à nos cellules. Les autres gardiens sont interdits de
nous approcher. Même de nous voir. Quand, vers 4 heures du matin,
on nous sort pour les toilettes, ces derniers doivent se cacher. La
santé de Ibni me préoccupe. Comme je suis entre Ibni et Lol, il y a
des signes qui ne trompent pas. Par exemple, le 3 février 2008, le
chef d’équipe qui nous a enlevés chez nous pour nous séquestrer ici
appelé directeur général par ses subordonnés (directeur général de
l’ANS ou de la défense des institutions de l’Etat - DGDIE - appelée
communément Garde Républicaine (GR ?) nous rend visite. Comme il
est enturbanné, il est difficile de le dévisager.
Apparemment, il panique. Il entre dans la cellule de Lol et y est resté
longtemps avant de me rejoindre dans la mienne. Il se fait très
gentil, s’intéresse à ma santé précaire et à mon régime alimentaire
des plus compliqués. Je lui dresse la liste des choses que je ne
mange pas et les médicaments qu’il me faut pour parer à toute
éventualité. Mais en dehors des médicaments qu’il achète sans
examen médical, rien de sérieux. « Je vous demande d’être gentil
avec vos gardiens, me lance-il, l’air grave. Nous sommes au service
de l’Etat. Si celui-ci nous commande des missions, nous sommes
obligés de les exécuter. Donc, il ne faut pas nous en vouloir... ». Il
me quitte pour me ramener quelques médicaments prescrits sur un
bout de papier par un médecin ou infirmier en me montrant deux
médicaments qui manquent.
Il insiste encore sur le respect de nos gardiens. Ce qui me fait croire
que ça s’est mal passé avec Lol. « M. le Directeur Général lui ai-je
répondu, ce n’est pas la première fois que je suis enlevé de chez moi
et séquestré comme présentement. C’est la quatorzième fois. Vous
a-ton dit que je manque de respect aux gardiens ?... ». Il me dit non
en ajoutant que ce ne sera ni pour la première ni pour la dernière
fois. Et puis, il est sorti de ma cellule pour ne plus y revenir. Dans la
nuit du 8 au 9 février, une bagarre éclate dans la cellule de Lol.
Est-ce lui ou un codétenu, je n’en sais rien. Toutefois, un prisonnier
est extrait de force de sa cellule et sérieusement tabassé et cogné.
Un codétenu de Lol ? Cela m’étonnerait compte tenu de l’isolement
total auquel nous sommes soumis. Quelques jours plus tard, entre le
10 et le 13 février, Lol n’est plus dans sa cellule. Est-il envoyé chez
lui, à l’hôpital ou est-il mort ? La question me turlupine tellement que
j’en deviens malade. Je refuse de manger ces samedi 13 et
dimanche 14 février. Ce qui fait dire à un geôlier que chaque chose a
sa fin et qu’il faille que je mange pour sur vivre.
Surtout que peu avant que Lol ne disparaisse de sa cellule puisque
sa porte ne s’ouvre pas, comme d’habitude, à 4 heures du matin
pour les toilettes, le matin pour le thé, l’après-midi pour le repas et
le soir pour un bol de thé, je ne me fais plus d’illusion non plus sur le
sort réservé à Ibni. En effet, peu avant la disparition de Lol de sa
cellule, nos geôliers ont paniqué une bonne partie de la nuit.
Quelque chose de grave doit se passer puisqu’ils courent de gauche
à droite, appellent tous azimuts. L’un d’entre eux appelle en criant
de toutes ses forces pour dire à son interlocuteur en insistant que
celui-ci passe d’urgence par le BAP. De nombreux véhicules
accourent. Parmi des intervenants, il y a une personne qui a un
accent français et qui demande ce qui s’est passé ? Cette personne
doit être médecin puisque ses questions sont techniquement très
précises. C’est tard que les véhicules quittent la cour pour céder la
place au bruit des pelles et des pioches. Depuis lors, la cellule de
Ibni semble inhabitée. Pas de bruit de serrure et des grosses
chaînes de sa porte. Est-il mort, envoyé à l’hôpital ou chez lui ?
Cette question m’a tellement fait mal que j’ai passé des nuits
entières sans dormir.
Puis, on me déplace dans sa cellule. Je la scrute. Ça sent les pisses
et les excréments au point que j’ai failli être étouffé la première nuit.
Je cogne la por te tellement for t qu’un geôlier accourt pour me
demander ce qui se passe ? Je lui dis que j’étouffe. Quand il entre, il
est pris lui aussi du même malaise tant l’atmosphère est suffocante.
Il ouvre tous les volets vitrés et la porte qui sépare une autre cellule
vide et la fenêtre de cette pièce qui donne sur la cour arrière. Je le
remercie et puis il est parti pour me ramener un bol de lait chaud.
Avant de quitter ma cellule, il me dit de ne pas hésiter à taper la
porte si je suis pris d’un quelconque malaise.
Le lendemain, quand j’ai vu l’état de la salle, je demande à être
déplacé ou à repartir dans ma première cellule. La réponse est
évidemment non. Le matin, je scrute le lieu. Je soulève le petit
matelas que m’a donné le chef d’équipe ainsi que la couverture
qu’un jeune commandant zaghawa qui m’appelle affectueusement
papa m’a donnée le jour où Lol ou son codétenu est passé à tabac.
Je soulève également la vielle natte plastique complètement
déchirée pour chercher des indices. Je trouve des cartes de visites
de Mbaïlaou Naïmbaye et de Salibou Garba déchirées en petits
morceaux. Je suis sûr que c’est Ibni qui s’en est débarrassé. C’est la
seule trace qui témoigne de la présence de Ibni dans cette grande
salle.
Le 21 février, vers 2 heures du matin, deux de mes geôliers font
irruption dans ma cellule en prenant le soin de mettre en repos les
deux sudistes qui, avec le chef d’équipe, ont droit d’entrer dans nos
cellules. Puis, l’un des deux me demande si tout va bien avant de me
bander les yeux avec un morceau de tissu rouge.
Ensuite, il me demande de me lever et d’avancer vers la porte.
Quand, je lui demande, si je peux ramasser mes sandales, il me dit
que ça ne vaut pas la peine.
Je me suis dit, qu’après Lol et Ibni, c’est donc mon tour d’être
éliminé. On me fait coucher sur le plancher arrière de la Toyota, qui
démarre en trombe pour tourner en rond dans la ville pendant plus
d’une heure avant de m’emmener au cimetière de Ngonmba (Walya),
un quartier sud de N’Djaména. On me fait coucher entre deux
tombes avant de me libérer les yeux et les jambes de la chaîne. Je
leur demande de me permettre de prier, pour la dernière fois, mon
Dieu. Sans attendre la réponse, je me mets à prier malgré les gifles :
« Mon Dieu, pardonnez tous mes péchés. Pardonnez également mes
deux frères ici présents avec moi, car ils ne savent pas ce qu’ils font.
Accordez leur la bénédiction divine et pardonnez également aux
commanditaires de cette mission. Console ma mère, ma famille, mes
frères et sœurs, tous les miens et tous ceux qui m’aiment. Amen ».
L’un des deux me demande pourquoi je demande à Dieu de les bénir
et de leur accorder bénédiction et miséricorde ? Je lui ai dit que Dieu
est merveilleux et miséricordieux. ..
Il chuchote dans l’oreille de l’autre, tire deux coups de feu en ma
direction puis tous les deux se retirent pour entrer dans leur voiture
et disparaître.
Etant enchaîné 24 heures sur 24 durant ma séquestration, je me
lève, titube et tombe en suivant la direction de la voiture qui
s’éloigne de plus en plus. Je réussis à atteindre une hutte qui
ressemble à un tas de briques stockées. Je contourne et m’aperçois
que c’est une maison. Je cogne l’une des deux portes de cette hutte
au hasard pour voir sortir deux grands gaillards qui croient avoir en
face d’eux un revenant. Je les tranquillise en déclinant mon identité.
Tous deux tombent littéralement dans mes bras en pleurant. Je leur
dis que le temps presse. Qu’ils me donnent une paire de sandales et
qu’ils me conduisent au rond point de Nguéli car je suis désorienté.
Où sommes-nous, leur ai-je demandé ?
C’est, disent-ils, le cimetière de Ngonmba. Ils me donnent une paire
de sandales, puis ils m’ont conduit par le bas côté de la route
goudronnée jusqu’au rond point de Nguéli. Une fois là, je leur
demande de me laisser partir. Mais, ils tiennent absolument à
m’accompagner.
Je les emmène chez un ami qui nous fait du thé. Ne m’étant pas lavé
2O jours durant, je pue les pisses et dégage des odeurs
insupportables. Une fois le thé terminé, je disparais pour aller chez
un autre ami à Nguéli. Cet ami me garde pour la nuit en dépit de la
fouille à Walya opérée par la brigade mixte (gendarmerie et police),
me donne une autre tenue, un peu d’argent, une casquette de
camouflage et je disparais dès la première lueur de la journée du 22
février à Kousseri. Bien que sale et dégueulasse, me voici à Kousseri
sans aucun papier d’identité. Mon premier réflexe est d’aller le plus
loin possible du Tchad. Je prends un clando pour aller acheter le
téléphone portable. Je demande au vendeur, s’il peut me trouver
une voiture à louer pour Maltam et Maroua à la recherche de ma
famille. Il me regarde du haut en bas avant de me montrer sa propre
voiture garée devant sa boutique. Il doit se dire que cet homme sale
est dans le besoin. Ça coûte 80.000 f cfa pour la demie-journée. Je
tente de discuter le prix avec lui mais il est catégorique. A prendre ou
à laisser, me répète-t-il. Et lorsque je lui plaque dans le creux de sa
main, les 80.000 f cfa, il sourit et se fait gentil, il appelle son ami Said
pour me conduire à Maltam et à défaut à Maroua. C’est ainsi que je
quitte Kousseri avec un ouf de soulagement.
Arrivé à l’avant-barriè re avant Maroua, un policier qui veut se sucrer
sur notre dos, se fait prier pour plusieurs infractions qu’il relève sur
la voiture (taxe de circulation et feu de position et de signalisation
etc.), avant de demander mes pièces d’identité. Pour éviter la perte
de temps, je lui glisse 5.000 f cfa dans sa main et tout est réglé.
C’est ainsi qu’il nous a laissés aller à Maroua. Une fois en ville, je
demande au chauffeur de foncer chez mon neveu qui me dépose à
Garoua. Un autre cousin de Garoua prend le relais pour la
destination actuelle. Il faut envisager de quitter le Cameroun pour
des raisons évidentes. Comme au Nigeria, Idriss Déby Itno y procède
à des enlèvements et à des liquidations de ses opposants.
Qu’attendez-vous de la communauté internationale et de votre tueur
Idriss Déby Itno ?
D’abord, je tiens à rappeler qu’Idriss Déby Itno opère un recul
dangereux par rappor t à la démocratie. Il fait fuir les dirigeants des
partis politiques démocratiques, de la presse et ceux de la société
civile. Il vient de prendre une ordonnance liberticide en matière de la
presse. Il vient de franchir un autre cap en faisant enlever des
citoyens dont deux députés protégés par l’immunité parlementaire
parce qu’il se sent soutenu par certaines puissances de ce monde. Il
veut neutraliser les hommes politiques capables de lui porter
ombrage lors de la prochaine élection présidentielle. Comme je ne
me doutais de rien, je suis allé, le 29 janvier, à Kousseri (Cameroun)
pour y faire des provisions alors que les rebelles étaient aux portes
de N’Djaména. Toutefois, je suis rentré. Si j’avais un quelconque lien
avec les rebelles ou un doute quelconque du côté du gouvernement,
je ne serais pas rentré de Kousseri. Je n’ai vu chez moi ni les
rebelles ni les militaires réguliers jusqu’à cette date fatale du 3
février à 17 heures quand les militaires réguliers ont fait irruption
pour procéder à mon enlèvement.
Si le gouvernement ne me veut pas du mal, pourquoi me faire
convoquer, le 22 février, par la police judiciaire alors que je venais
d’échapper à la mort la veille ? Lol que j’ai vu en pyjamas et tête nue
contrairement à ses habitudes (chez les musulmans, c’est
l’humiliation suprême) avant que le directeur général ne nous
distribue, à ma demande, un grand boubou à chacun, n’a pas l’air de
quelqu’un qui est pris l’arme à la main.
D’ailleurs, son âge ne lui permet pas de telles aventures. Il en est de
même d’Ibni dont la santé est précaire. En tout cas, Idriss Déby Itno
veut nettoyer l’écurie politique avant les élections présidentielles de
2010. Car l’accord du 13 août 2007 n’est pas en sa faveur s’il est mis
en œuvre. Voilà les raisons de cette chasse aux sorcières. Donc, il
faut que la communauté internationale fasse pression sur lui pour un
dialogue inclusif comme Mahamat Nourri et moi-même avions
proposé en août dernier. Cette proposition a été adressée à l’UA, à
l’UE, aux Nations Unies, aux opposants tchadiens de tous les bords
(rebelles, partis politiques, société civile et diaspora), aux chefs
d’Etat comme leurs excellences El Hadj Omar Bongo Ondimba, Denis
Sassou Nguesso, Umaru Yar Adu’a, Blaise Compaoré, Abdoulaye
Wade, le guide Kadhafi, Nicolas Sarkozy, George W. Bush, etc.
Seul le dialogue inclusif est la solution. Rappelez-vous que le régime
d’Idriss Déby Itno est le régime qui a signé le plus d’accords sans
mettre un terme à la guerre. Il n’a pas à avoir peur pour son mandat
actuel. Il peut bénéficier de l’immunité à vie que mon parti lui a
proposé à plusieurs reprises.
Votre dernier mot ?
A moi de vous poser la question suivante : qui a demandé ma tête ?
Suis-je un otage sur commande d’une tierce personne ou un otage
d’Idriss Déby de sa propre initiative ? Une enquête minutieuse vous
le dira. Aussi, faut-il rappeler que si Lol est devenu prisonnier de
guerre, c’est, en plus des raisons invoquées ci-dessus, pour éviter
qu’il ne raconte ce qu’il a entendu, vu et vécu en captivité à Farcha.
Tel que c’est parti, le comportement et les propos irresponsables des
ministres Mahamat Ahmat Bachar de l’Intérieur et Ahmad Alla-Mi des
Affaires étrangères confirment, sans aucun doute, la mort d’Ibni. Le
gouvernement ne sortira pas grandi de tous ces tissus de
mensonges autour de cette affaire.
Propos recueillis par téléphone depuis le lieu d’exil camerounais de
Ngarlejy Yorongar par Jean-Paul Tédga
Ngarlejy Yorongar raconte son calvaire
Le député d ‘opposition tchadien Ngarlejy Yorongar a débarqué à
Paris le jeudi soir 6 mars, en provenance du Cameroun. Il devrait
demander l’asile politique en France. Yorongar est un véritable
miraculé : cet opposant intransigeant qui a toujours refusé de céder
aux deux mauvaises habitudes des politiciens tchadiens (créer un
maquis et/ou ensuite entrer au gouvernment) vient d’échapper une
fois de plus à la mort, le soldats chargés de l’exécuter sommairement
ayant préféré l’abandonner à son sort.. Voici le récit qu’il a fait à
Jean-Paul Tédga, du magazine Afriqueéducation
« Sur ordre, je suis enlevé, sous la menace des armes, par des
militaires réguliers de l’armée nationale tchadienne, séquestré dans
une prison secrète située à côté du jardin d’Idriss Déby Itno à
Farcha, et interdit de prendre la douche et de me laver les mains
pour manger, 20 jours durant... ».
AFRIQUEDUCATION : Après notre conversation téléphonique de ce
jour, 3 février 2008, à 16 heures, heure de N’Djamena, que s’est-il
passé à votre résidence ?
Ngarlejy Yorongar : Rappelez-vous que les militaires réguliers ont
pris pour cible ma maison en tirant des roquettes dessus.
Heureusement pour moi, les arbres m’ont épargné des dégâts.
Toutefois, les voisins ont enregistré des dégâts matériels et
humains. Rappelez-vous aussi que c’était en plein combat ce 3
février. Ça crépitait de tous les côtés. Rappelez-vous également qu’à
l’occasion de la Saint-Sylvestre, Idriss Déby Itno avait prononcé un
virulent discours dans lequel il s’en était violemment pris aux leaders
des partis politiques et de la société civile et aux dirigeants de la
presse privée qui, à ses yeux, sont des complices de ces «
mercenaires à la solde d’Oumar Al Béchir, président soudanais
puisque, dit-il, ces complices ne les ont jamais dénoncés... » Et
comme j’ai été à l’Ambassade du Soudan puis à celle de Libye pour
présenter mes vœux, je croyais que je suis particulièrement visé. Ce
qui m’a amené à annuler les autres rendez-vous. Toutefois, pour
moi, le refus de dénoncer les rebelles par des communiqués de
presse diffusés, à longueur des journées, à la radiodiffusion
nationale tchadienne n’est pas une infraction prévue et punie par la
loi tchadienne puisque Idriss Déby lui-même a été installé au pouvoir
à N’Djaména par Oumar Al Béchir et les mercenaires (les vrais cette
fois-ci) du célèbre Bob Denard et j’en sais quelque chose. En effet,
en dehors du président François Ngarta Tombalbaye et du général
Félix M. Malloum, tous les autres conquérants du pouvoir au Tchad
sont passés par le Soudan.
Il en est ainsi de Goukouni Weddeye en 1979-1981, d’Hissein Habré
en 1978 comme premier Ministre puis en 1982 comme chef de l’Etat
et d’Idriss Déby Itno lui-même. Oumar Al Béchir n’avait-il pas mis à la
disposition de ce dernier des moyens en hommes, en argent et en
matériels conjugués avec ceux de Elf par Bob Denard interposé pour
l’emmener et l’installer au pouvoir à N’Djaména, le 1er décembre
1990 ?
Donc, pour moi, ce sont des jérémiades habituelles d’Idriss Déby
Itno. Je ne doutais pas un seul instant qu’il attendait une telle
occasion pour me « loger une balle dans la tête » comme il l’a promis
et dit en février 1999 à une soixantaine de cadres originaires de ma
région natale, lorsque, sous la pression internationale, il décidait de
me libérer de prison où il m’avait envoyé pour trois ans : « La
prochaine fois, leur dit-il, je logerai moi-même une balle dans la tête
de Yorongar s’il ne cesse pas de m’embêter. Faites votre travail en le
conseillant. Je vous répète que la prochaine fois, il n’y aura ni prison
ni libération. Prenez-en pour dit une bonne fois et dernière fois... ».
Et après mon appel téléphonique, que s’est-il passé ce jour, 3 février
2008 ?
Après votre appel téléphonique vers 16 heures, d’autres personnes
m’ont également appelé, tels que Broody de Human Rights Watch de
Bruxelles, Irène Mandeau, retraitée d’Amnesty International
d’Allemagne, Sharon Courtoux de Survie, mon petit frère Ngarmaïn
Yorongar de Lyon, mes fils Rokoulmian et Memsangar de Lyon et
d’Allemagne, Modé Asméngar, représentant mon parti en Europe,
Louheu-Issem Mbaïbikéél, également, représentant du parti aux
États-Unis, un journaliste anglophone de Nairobi (Kenya), etc. A eux
tous, j’ai dit que j’étais en danger de mort. « C’est peut-être, ai-je
dit à chacun d’eux, la dernière conversation que j’ai pu avoir avec
vous ». M. Bernard Kawadji, un Français d’origine tchadienne qui est
venu tôt le matin rester avec moi, décide de rentrer chez lui pour se
laver quand il a vu venir un voisin, Maître Mobéang Yobelang, notaire
de la place.
Me Mobéang et moi sommes dans la cour en train de boire le
quinquéliba quand un véhicule militaire de marque Toyota ayant à
son bord plusieurs militaires armés, s’arrête devant mon portail
faisant courir les enfants, qui prennent le soin de fermer le portail.
J’ai demandé à Me Mobéang de me suivre au salon, le temps de
terminer notre quinquéliba. C’est alors que j’ai ordonné qu’on ouvre
le portail pour éviter la casse. Ils ont fait leur entrée brutalement,
armes aux poings, en s’en prenant à mes enfants, en leur
distribuant des coups de poing et de crosse.
Ils sont entrés au salon toujours armes aux poings. Je me suis
présenté à celui qui semblait me chercher et qui n’avait pas l’air de
me reconnaître puisque je venais de me coiffer. Il m’a empoigné mon
col et m’a conduit vers la porte de sortie du salon puis vers le portail
en me distribuant des coups de poing à la tête.
Arrivé, à peine, au vestibule, un militaire particulièrement nerveux et
excité me demande la clé de contact de la Peugeot 406 réformée par
l’Assemblée Nationale que je venais d’acheter. Quand j’ai répondu
que la clé est avec mon chauffeur, le chef d’équipe me demande où il
est. Et quand je lui ai désigné Emmanuel Saleh Djékotar, il lui a, à
bout portant, tiré dessus sans raison. Heureusement, il l’a raté. Un
autre élément vient vers Emmanuel qui, du reste, est mon neveu,
pour lui arracher violemment la clé de contact après avoir arraché
mon téléphone portable.
Une fois devant la Toyota, le chef d’équipe me dit de monter. Ma
sœur, Rachel Yorongar, qui n’accepte pas le fait accompli, prend son
courage à deux mains pour tenter de monter dans la voiture pour
aller mourir avec moi là où on m’emmène. Je l’ai suppliée de
redescendre. « Il faut rester en vie, lui ai-je dit dans ma langue
maternelle (ngambaye) pour t’occuper des enfants sinon ce serait
deux pertes de vie inutiles... ». C’est alors qu’elle descend, le fusil du
militaire nerveux toujours pointé sur elle. N’eût été le chef d’équipe,
ce soldat nerveux allait l’abattre. Ledit chef m’a demandé si je
possédais une arme, je lui ai dit non. Il s’en est étonné. La
population de mon quartier a commencé à courir vers nous en se
faisant menaçante. Voyant que ça risquait de tourner au vinaigre, un
autre militaire qui est entré dans la cabine à côté du chauffeur a
invité leur chef à entrer pour qu’ils partent. Après quelques coups de
crosse que m’a appliqué le nerveux, le chauffeur a démarré en
trombe en direction de l’Ouest, vers le Sills (un bâtiment protestant
construit par les Américains pour y loger des services de littératures
et de traduction de la Bible).
Voici l’itinéraire emprunté pour ceux qui connaissent N’Djaména :
Une fois au Sills, la Toyota prend à droite, puis à gauche jusqu’à
l’Avenue des Sao. Elle tourne à gauche sur cette avenue pour
déboucher sur le rond point de la mort dit rond point du centenaire
où croisent l’avenue des Sao que nous avons empruntée et le
boulevard Mobutu. Nous prenons ensuite ce boulevard Mobutu à
droite jusqu’au stade Mahamat Ouya pour emprunter ensuite la rue
goudronnée qui va vers la paroisse de Kabalaye jusqu’au boulevard
Charles De Gaulle où la Toyota prend à gauche jusqu’à la Mosquée
centrale que nous avons contournée pour emprunter l’Avenue El
Niméiry. Nous passons au rond point à l’intersection de Niméiry et du
Boulevard Georges Pompidou, rond point situé derrière la maison de
feu Adoum Tchéré, ancien Ministre et ancien parlementaire au début
de l’indépendance.
Nous avons pris le boulevard Pompidou à gauche pour emprunter la
route de Farcha, un quartier situé à l’Ouest de N’Djaména. Arrivée au
rond point situé à l’entrée des villas des Hôtes de l’Etat, la Toyota
prend la rue qui est à gauche qui nous conduit à une vieille bâtisse
archisurveillé e et gardée par des militaires à par tir de l’intérieur.
Nous entrons dans la concession. Le premier vieux bâtiment sert de
prison secrète et à l’arrière-cour séparée par un mur, c’est un petit
camp militaire. Les militaires de cette prison secrète n’ont rien à voir
avec ceux du camp et vice-versa. La plupart des militaires de
l’arrière-cour sont très jeunes.
Pour moi, nous sommes dans le jardin d’Idriss Déby Itno ou alors
nous n’en sommes pas très loin. Ce petit camp militaire qui abrite
cette prison secrète devait, à coup sûr, servir de protection de ce
jardin. C’est ainsi que la folle course poursuite s’est terminée vers 17
heures 30. Le nerveux et excité me fait descendre avec brutalité, ce
qui n’est pas du goût du chef qui lui remonte les bretelles.
Le chef d’équipe me demande si c’est bien moi Yorongar ? Je lui dis
oui. Un autre me demande : « Yorongar, comment vous ne possédez
pas d’arme ? ». Je réponds que je n’en vois pas l’utilité puisque je
suis un militant des droits de l’Homme. Le même rétorque : « Même
si vous n’avez pas d’arme à feu comme vous le prétendez, me dit-il,
vous avez une arme redoutable qui est le bic qui, du reste, est plus
puissant que plusieurs bataillons de l’armée... ». Le chef d’équipe
très pressé pour aller enlever les autres, me conduit à l’arrière-cour
en ordonnant qu’on me donne une chaise qui se trouve derrière Lol
Mahamat Choua, ancien président du Tchad, ancien ministre, ancien
maire de N’Djaména, président de son parti (RDP), député et
président du groupe parlementaire RDP etc., qui est en train de
prier. Puis, l’équipe est repar tie précipitamment à la recherche d’un
autre captif. J’attendais là quand Lol en prière a fini. Il s’adresse aux
deux gardiens sudistes qui nous tiennent en respect : «Vous pouvez
faire de moi tout ce que vous voulez, je m’en fous...». Ce à quoi, l’un
des gardiens répond : « Ce n’est pas nous qui vous avons emmené
ici, Monsieur... ». Et Lol de reprendre : « Ce n’est pas à vous que je
m’adresse mais à ceux qui m’ont emmené ici et non à vous... ». Puis,
quelque temps plus tard, la même équipe débarque Ibni Oumar
Mahamat Saleh, ancien ministre, président du PLD et de la CPDC. Il
est sérieusement cogné sous des cris zaghawa comme des
marsouins et conduit directement dans sa cellule. Je me suis dit que
Ibni tel que je le connais, ne tiendra pas longtemps eu égard à sa
santé très précaire.
Pendant ce temps, un des geôliers vient appeler Lol pour le conduire
à l’entrée principale du bâtiment. Après lui, c’est mon tour d’être
conduit vers le même endroit que Lol. Je n’y trouve ni Lol, ni Ibni.
Croyant être soumis à un interrogatoire musclé, je me prépare
psychologiquement, mais, il n’en est rien. On me conduit directement
au secrétariat transformé en cellule pour moi faute de cellules
disponibles. Toutes les cellules sont occupées. Assis à même le sol,
on m’enchaîne.
Les deux jambes liées par cette chaîne ne font désormais qu’une
seule. Comme je n’ai pas de couchage, je m’allonge à même le sol
comme j’en ai l’habitude dans de telles circonstances. C’est tard
dans la nuit que celui qui m’enchaîne m’a apporté un crasseux
manteau de petite taille pour me protéger du froid et une vieille
couverture qui sert pour le repassage des habits comme couchage.
Je roule par terre pour faire de la place et lui permettre de me
l’étaler sur la petite parcelle de ciment qui m’est affectée puisque la
pièce de 3 mètres sur 3 est partagée entre le bureau, le passage
vers le bureau du chef et moi. Toute la nuit, je n’ai pas fermé l’œil,
tant la grosse chaîne s’enfonçait de plus en plus dans ma chair et les
moustiques faisaient ma fête. Ce quatorzième séjour en prison de
Déby semble plus dur que les autres fois. Très dur. Tard dans la nuit,
un quatrième captif est emmené et conduit dans une cellule.
Seuls deux gardiens en plus de leur chef (très polis et gentils avec
moi) ont accès à nos cellules. Les autres gardiens sont interdits de
nous approcher. Même de nous voir. Quand, vers 4 heures du matin,
on nous sort pour les toilettes, ces derniers doivent se cacher. La
santé de Ibni me préoccupe. Comme je suis entre Ibni et Lol, il y a
des signes qui ne trompent pas. Par exemple, le 3 février 2008, le
chef d’équipe qui nous a enlevés chez nous pour nous séquestrer ici
appelé directeur général par ses subordonnés (directeur général de
l’ANS ou de la défense des institutions de l’Etat - DGDIE - appelée
communément Garde Républicaine (GR ?) nous rend visite. Comme il
est enturbanné, il est difficile de le dévisager.
Apparemment, il panique. Il entre dans la cellule de Lol et y est resté
longtemps avant de me rejoindre dans la mienne. Il se fait très
gentil, s’intéresse à ma santé précaire et à mon régime alimentaire
des plus compliqués. Je lui dresse la liste des choses que je ne
mange pas et les médicaments qu’il me faut pour parer à toute
éventualité. Mais en dehors des médicaments qu’il achète sans
examen médical, rien de sérieux. « Je vous demande d’être gentil
avec vos gardiens, me lance-il, l’air grave. Nous sommes au service
de l’Etat. Si celui-ci nous commande des missions, nous sommes
obligés de les exécuter. Donc, il ne faut pas nous en vouloir... ». Il
me quitte pour me ramener quelques médicaments prescrits sur un
bout de papier par un médecin ou infirmier en me montrant deux
médicaments qui manquent.
Il insiste encore sur le respect de nos gardiens. Ce qui me fait croire
que ça s’est mal passé avec Lol. « M. le Directeur Général lui ai-je
répondu, ce n’est pas la première fois que je suis enlevé de chez moi
et séquestré comme présentement. C’est la quatorzième fois. Vous
a-ton dit que je manque de respect aux gardiens ?... ». Il me dit non
en ajoutant que ce ne sera ni pour la première ni pour la dernière
fois. Et puis, il est sorti de ma cellule pour ne plus y revenir. Dans la
nuit du 8 au 9 février, une bagarre éclate dans la cellule de Lol.
Est-ce lui ou un codétenu, je n’en sais rien. Toutefois, un prisonnier
est extrait de force de sa cellule et sérieusement tabassé et cogné.
Un codétenu de Lol ? Cela m’étonnerait compte tenu de l’isolement
total auquel nous sommes soumis. Quelques jours plus tard, entre le
10 et le 13 février, Lol n’est plus dans sa cellule. Est-il envoyé chez
lui, à l’hôpital ou est-il mort ? La question me turlupine tellement que
j’en deviens malade. Je refuse de manger ces samedi 13 et
dimanche 14 février. Ce qui fait dire à un geôlier que chaque chose a
sa fin et qu’il faille que je mange pour sur vivre.
Surtout que peu avant que Lol ne disparaisse de sa cellule puisque
sa porte ne s’ouvre pas, comme d’habitude, à 4 heures du matin
pour les toilettes, le matin pour le thé, l’après-midi pour le repas et
le soir pour un bol de thé, je ne me fais plus d’illusion non plus sur le
sort réservé à Ibni. En effet, peu avant la disparition de Lol de sa
cellule, nos geôliers ont paniqué une bonne partie de la nuit.
Quelque chose de grave doit se passer puisqu’ils courent de gauche
à droite, appellent tous azimuts. L’un d’entre eux appelle en criant
de toutes ses forces pour dire à son interlocuteur en insistant que
celui-ci passe d’urgence par le BAP. De nombreux véhicules
accourent. Parmi des intervenants, il y a une personne qui a un
accent français et qui demande ce qui s’est passé ? Cette personne
doit être médecin puisque ses questions sont techniquement très
précises. C’est tard que les véhicules quittent la cour pour céder la
place au bruit des pelles et des pioches. Depuis lors, la cellule de
Ibni semble inhabitée. Pas de bruit de serrure et des grosses
chaînes de sa porte. Est-il mort, envoyé à l’hôpital ou chez lui ?
Cette question m’a tellement fait mal que j’ai passé des nuits
entières sans dormir.
Puis, on me déplace dans sa cellule. Je la scrute. Ça sent les pisses
et les excréments au point que j’ai failli être étouffé la première nuit.
Je cogne la por te tellement for t qu’un geôlier accourt pour me
demander ce qui se passe ? Je lui dis que j’étouffe. Quand il entre, il
est pris lui aussi du même malaise tant l’atmosphère est suffocante.
Il ouvre tous les volets vitrés et la porte qui sépare une autre cellule
vide et la fenêtre de cette pièce qui donne sur la cour arrière. Je le
remercie et puis il est parti pour me ramener un bol de lait chaud.
Avant de quitter ma cellule, il me dit de ne pas hésiter à taper la
porte si je suis pris d’un quelconque malaise.
Le lendemain, quand j’ai vu l’état de la salle, je demande à être
déplacé ou à repartir dans ma première cellule. La réponse est
évidemment non. Le matin, je scrute le lieu. Je soulève le petit
matelas que m’a donné le chef d’équipe ainsi que la couverture
qu’un jeune commandant zaghawa qui m’appelle affectueusement
papa m’a donnée le jour où Lol ou son codétenu est passé à tabac.
Je soulève également la vielle natte plastique complètement
déchirée pour chercher des indices. Je trouve des cartes de visites
de Mbaïlaou Naïmbaye et de Salibou Garba déchirées en petits
morceaux. Je suis sûr que c’est Ibni qui s’en est débarrassé. C’est la
seule trace qui témoigne de la présence de Ibni dans cette grande
salle.
Le 21 février, vers 2 heures du matin, deux de mes geôliers font
irruption dans ma cellule en prenant le soin de mettre en repos les
deux sudistes qui, avec le chef d’équipe, ont droit d’entrer dans nos
cellules. Puis, l’un des deux me demande si tout va bien avant de me
bander les yeux avec un morceau de tissu rouge.
Ensuite, il me demande de me lever et d’avancer vers la porte.
Quand, je lui demande, si je peux ramasser mes sandales, il me dit
que ça ne vaut pas la peine.
Je me suis dit, qu’après Lol et Ibni, c’est donc mon tour d’être
éliminé. On me fait coucher sur le plancher arrière de la Toyota, qui
démarre en trombe pour tourner en rond dans la ville pendant plus
d’une heure avant de m’emmener au cimetière de Ngonmba (Walya),
un quartier sud de N’Djaména. On me fait coucher entre deux
tombes avant de me libérer les yeux et les jambes de la chaîne. Je
leur demande de me permettre de prier, pour la dernière fois, mon
Dieu. Sans attendre la réponse, je me mets à prier malgré les gifles :
« Mon Dieu, pardonnez tous mes péchés. Pardonnez également mes
deux frères ici présents avec moi, car ils ne savent pas ce qu’ils font.
Accordez leur la bénédiction divine et pardonnez également aux
commanditaires de cette mission. Console ma mère, ma famille, mes
frères et sœurs, tous les miens et tous ceux qui m’aiment. Amen ».
L’un des deux me demande pourquoi je demande à Dieu de les bénir
et de leur accorder bénédiction et miséricorde ? Je lui ai dit que Dieu
est merveilleux et miséricordieux. ..
Il chuchote dans l’oreille de l’autre, tire deux coups de feu en ma
direction puis tous les deux se retirent pour entrer dans leur voiture
et disparaître.
Etant enchaîné 24 heures sur 24 durant ma séquestration, je me
lève, titube et tombe en suivant la direction de la voiture qui
s’éloigne de plus en plus. Je réussis à atteindre une hutte qui
ressemble à un tas de briques stockées. Je contourne et m’aperçois
que c’est une maison. Je cogne l’une des deux portes de cette hutte
au hasard pour voir sortir deux grands gaillards qui croient avoir en
face d’eux un revenant. Je les tranquillise en déclinant mon identité.
Tous deux tombent littéralement dans mes bras en pleurant. Je leur
dis que le temps presse. Qu’ils me donnent une paire de sandales et
qu’ils me conduisent au rond point de Nguéli car je suis désorienté.
Où sommes-nous, leur ai-je demandé ?
C’est, disent-ils, le cimetière de Ngonmba. Ils me donnent une paire
de sandales, puis ils m’ont conduit par le bas côté de la route
goudronnée jusqu’au rond point de Nguéli. Une fois là, je leur
demande de me laisser partir. Mais, ils tiennent absolument à
m’accompagner.
Je les emmène chez un ami qui nous fait du thé. Ne m’étant pas lavé
2O jours durant, je pue les pisses et dégage des odeurs
insupportables. Une fois le thé terminé, je disparais pour aller chez
un autre ami à Nguéli. Cet ami me garde pour la nuit en dépit de la
fouille à Walya opérée par la brigade mixte (gendarmerie et police),
me donne une autre tenue, un peu d’argent, une casquette de
camouflage et je disparais dès la première lueur de la journée du 22
février à Kousseri. Bien que sale et dégueulasse, me voici à Kousseri
sans aucun papier d’identité. Mon premier réflexe est d’aller le plus
loin possible du Tchad. Je prends un clando pour aller acheter le
téléphone portable. Je demande au vendeur, s’il peut me trouver
une voiture à louer pour Maltam et Maroua à la recherche de ma
famille. Il me regarde du haut en bas avant de me montrer sa propre
voiture garée devant sa boutique. Il doit se dire que cet homme sale
est dans le besoin. Ça coûte 80.000 f cfa pour la demie-journée. Je
tente de discuter le prix avec lui mais il est catégorique. A prendre ou
à laisser, me répète-t-il. Et lorsque je lui plaque dans le creux de sa
main, les 80.000 f cfa, il sourit et se fait gentil, il appelle son ami Said
pour me conduire à Maltam et à défaut à Maroua. C’est ainsi que je
quitte Kousseri avec un ouf de soulagement.
Arrivé à l’avant-barriè re avant Maroua, un policier qui veut se sucrer
sur notre dos, se fait prier pour plusieurs infractions qu’il relève sur
la voiture (taxe de circulation et feu de position et de signalisation
etc.), avant de demander mes pièces d’identité. Pour éviter la perte
de temps, je lui glisse 5.000 f cfa dans sa main et tout est réglé.
C’est ainsi qu’il nous a laissés aller à Maroua. Une fois en ville, je
demande au chauffeur de foncer chez mon neveu qui me dépose à
Garoua. Un autre cousin de Garoua prend le relais pour la
destination actuelle. Il faut envisager de quitter le Cameroun pour
des raisons évidentes. Comme au Nigeria, Idriss Déby Itno y procède
à des enlèvements et à des liquidations de ses opposants.
Qu’attendez-vous de la communauté internationale et de votre tueur
Idriss Déby Itno ?
D’abord, je tiens à rappeler qu’Idriss Déby Itno opère un recul
dangereux par rappor t à la démocratie. Il fait fuir les dirigeants des
partis politiques démocratiques, de la presse et ceux de la société
civile. Il vient de prendre une ordonnance liberticide en matière de la
presse. Il vient de franchir un autre cap en faisant enlever des
citoyens dont deux députés protégés par l’immunité parlementaire
parce qu’il se sent soutenu par certaines puissances de ce monde. Il
veut neutraliser les hommes politiques capables de lui porter
ombrage lors de la prochaine élection présidentielle. Comme je ne
me doutais de rien, je suis allé, le 29 janvier, à Kousseri (Cameroun)
pour y faire des provisions alors que les rebelles étaient aux portes
de N’Djaména. Toutefois, je suis rentré. Si j’avais un quelconque lien
avec les rebelles ou un doute quelconque du côté du gouvernement,
je ne serais pas rentré de Kousseri. Je n’ai vu chez moi ni les
rebelles ni les militaires réguliers jusqu’à cette date fatale du 3
février à 17 heures quand les militaires réguliers ont fait irruption
pour procéder à mon enlèvement.
Si le gouvernement ne me veut pas du mal, pourquoi me faire
convoquer, le 22 février, par la police judiciaire alors que je venais
d’échapper à la mort la veille ? Lol que j’ai vu en pyjamas et tête nue
contrairement à ses habitudes (chez les musulmans, c’est
l’humiliation suprême) avant que le directeur général ne nous
distribue, à ma demande, un grand boubou à chacun, n’a pas l’air de
quelqu’un qui est pris l’arme à la main.
D’ailleurs, son âge ne lui permet pas de telles aventures. Il en est de
même d’Ibni dont la santé est précaire. En tout cas, Idriss Déby Itno
veut nettoyer l’écurie politique avant les élections présidentielles de
2010. Car l’accord du 13 août 2007 n’est pas en sa faveur s’il est mis
en œuvre. Voilà les raisons de cette chasse aux sorcières. Donc, il
faut que la communauté internationale fasse pression sur lui pour un
dialogue inclusif comme Mahamat Nourri et moi-même avions
proposé en août dernier. Cette proposition a été adressée à l’UA, à
l’UE, aux Nations Unies, aux opposants tchadiens de tous les bords
(rebelles, partis politiques, société civile et diaspora), aux chefs
d’Etat comme leurs excellences El Hadj Omar Bongo Ondimba, Denis
Sassou Nguesso, Umaru Yar Adu’a, Blaise Compaoré, Abdoulaye
Wade, le guide Kadhafi, Nicolas Sarkozy, George W. Bush, etc.
Seul le dialogue inclusif est la solution. Rappelez-vous que le régime
d’Idriss Déby Itno est le régime qui a signé le plus d’accords sans
mettre un terme à la guerre. Il n’a pas à avoir peur pour son mandat
actuel. Il peut bénéficier de l’immunité à vie que mon parti lui a
proposé à plusieurs reprises.
Votre dernier mot ?
A moi de vous poser la question suivante : qui a demandé ma tête ?
Suis-je un otage sur commande d’une tierce personne ou un otage
d’Idriss Déby de sa propre initiative ? Une enquête minutieuse vous
le dira. Aussi, faut-il rappeler que si Lol est devenu prisonnier de
guerre, c’est, en plus des raisons invoquées ci-dessus, pour éviter
qu’il ne raconte ce qu’il a entendu, vu et vécu en captivité à Farcha.
Tel que c’est parti, le comportement et les propos irresponsables des
ministres Mahamat Ahmat Bachar de l’Intérieur et Ahmad Alla-Mi des
Affaires étrangères confirment, sans aucun doute, la mort d’Ibni. Le
gouvernement ne sortira pas grandi de tous ces tissus de
mensonges autour de cette affaire.
Propos recueillis par téléphone depuis le lieu d’exil camerounais de
Ngarlejy Yorongar par Jean-Paul Tédga
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