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Bénin: Qui tend la main vend son âme

 Vendredi 14 novembre 2008 

Jean-Marie Ehuzu est notre ministre des Affaires étrangères. C’est à ce titre qu’il vient de réunir les ambassadeurs en poste dans notre pays. Et si l‘on tient compte du fait que le ministre vient fraîchement d’hériter de sa charge, une prise de contact avec le corps diplomatique est, pour lui, de l’ordre d’une activité aussi normale qu’ordinaire.
Jean-Marie Ehuzu est-il encore dans ses fonctions officielles, dans le rôle de l’un des représentants du gouvernement dès lors que son discours devant les diplomates étrangers, au lieu de se limiter à ce qui devait en être l’objet, a dérapé pour n’être plus qu’un cri ?



Nous avons cru alors entendre le cri désespéré d’un mendiant qui sollicitait la charité des bonnes âmes.
«  Equipez-nous en standard, donnez-nous des véhicules, fournissez-nous des ordinateurs… ». Il ne manquait plus, au cas où on n’en aurait pas assez dit pour être bien compris, qu’à installer des haut-parleurs devant chaque ambassade à Cotonou. Même les sourds entendront la voix exigeante et pressante de cette mendicité qui se voulait agressivement vertueuse.  
Merci, Monsieur le Ministre, de nous avoir édifié sur le grand dénuement, la grande misère de notre ministère des Affaires étrangères. Nous savons, désormais, que vos collaborateurs sont appelés à se dévouer pour la cause de la République dans des conditions qu’on peut aisément deviner, sans standard, sans véhicules, sans ordinateurs.
Pourquoi et au nom de quoi voudrions-nous que ce soient les autres qui viennent panser nos plaies, suppléer à nos carences, rectifier nos manquements, combler nos absences ? Pourquoi et au nom de quoi voudrions-nous faire du standard que nous n’avons pas, des véhicules et des ordinateurs dont nous ne  sommes pas équipés, le problème des autres, la préoccupation de ceux qui sont chez nous, moins pour nous, mais d’abord pour les intérêts de leurs pays ?
On peut estimer qu’il n’y a aucune honte à demander aux autres ce qu’on n’a pas, et que tendre la main, toute honte bue, relève d’un réflexe de survie. Soit ! Mais, dans cette logique, on devrait  admettre qu’il y a honte à prétendre être une administration digne de ce nom alors qu’on manque de tout. Qui plus est, l’administration d’un pays souverain et indépendant, chargée d’une mission de service public. Tendre la main, dans ces conditions, revient ni plus ni moins à appeler les autres à venir réparer, à notre place, l’injure que nous faisons à nos populations. Car quel service rend-on et à qui, quand on ne peut réunir le minimum exigible pour servir ?
S’il est admis que même les oiseaux se cachent pour mourir, on se doit d’admettre qu’il y a une part de nous-mêmes que nous ne pouvons exposer, que nous ne saurons étaler sur la place publique, sans déchoir, sans manquer à la décence, définie comme  respect de ce qui touche les bonnes mœurs, les convenances, les habitudes sociales, une manière de discrétion et de retenue dans les relations humaines.
Pour dire que nous ne pouvons tenir un discours sur notre pauvreté et sur notre misère sans prendre quelques  précautions liées à nous-mêmes, liées au statut de l’autre, liées enfin à un certain nombre de principes que nous ne saurions faire passer par profits et pertes, que nous ne saurions perdre de vue sans insulter la vie.
Ainsi, d’une part, quand on s’aime quelque peu et qu’on a un minimum de respect pour soi, on ne peut pas, on ne doit pas, dans le but de susciter intérêt ou pitié, aller montrer, sur la place publique, la plaie que l’on porte à sa fesse. On ne devrait, sous aucun prétexte, pour gérer sa misère, accepter de sombrer dans le misérabilisme.


Ainsi, d’autre part, aussi vrai que comme l’a écrit André Malraux, à savoir « la vérité d’un homme, c’est d’abord ce qu’il cache », il est une ultime barrière d’intimité et plus précisément de dignité qu’on ne doit pas franchir avec sa pauvreté et sa misère en bandoulière. Parce qu’on se doit de rester dans les limites d’une relation qui nous engage envers nous-mêmes, loin de tout regard, hors de tout témoin. Celui qui fait étalage de sa misère, ne peut espérer être grand dans les yeux et aux yeux de l’autre. Il ne peut éviter son mépris. Car il se pourrait que le ministre, les jours prochains, reçoive quelques gros colis venus de loin. Qu’il se garde de crier victoire. Le papier d’emballage ne rend pas toujours compte du mépris dont s’accompagnent certains cadeaux.


Ainsi, enfin, comme le disent les Fon : « Bio du ma non go ho », littéralement « la mendicité ne nous rassasie point ». Ce qui doit nous inciter à rédiger un code de conduite impératif. A charge de nous édifier rigoureusement dans le refus de vivre la main tendue, quêtant l’aumône des autres, quitte à trahir ce que nous avons de plus cher, en vendant notre âme au diable.

Jérôme Carlos
La chronique du 14 novembre 2008

 


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Tag(s) : #EDITORIAL
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