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 Mercredi 19 Décembre 2012

  

La République des mensonges : Les mensonges ça suffit !

  

Par Daniel Bernard - Marianne

 

Que ce soit en politique, en économie, en consommation et même en culture, les contrevérités s'énoncent sans pudeur et sans scrupule. «Marianne» a recensé les plus énormes. Pourvu que cela serve à quelque chose.

  

Intox, désintox : le «fact-checking», ou chasse aux mensonges, est devenu, depuis la campagne présidentielle, le diamant des pages politiques de nos journaux. Les rubricards en sont heureux, qui espèrent que cette recherche compulsive des scories du discours effacera le discrédit causé par une excessive proximité avec les puissants. Pourtant, cet exercice, pour être salutaire, scotche le journaliste au niveau du balayeur de rue, du croque-mort ou de l'huissier constatant le SMS qui signe l'adultère. Métier essentiel, mais ingrat. L'initiative, en effet, reste au menteur, qui décide du sujet comme du tempo, ne laissant au petit greffier de l'information que l'illusion de l'héroïsme vérificateur. Désormais, dans les rédactions comme au supermarché ou à l'Assemblée nationale, il est acquis que la vérité coûte cher à dire - alors que le mensonge rapporte, qu'il soit proféré ou... dénoncé.

  

Fabrique à abstention

 

Faut-il pourtant célébrer l'avènement du citoyen déniaisé, à défaut d'être éclairé ? Chacun, en écoutant la radio dans sa cuisine ou tripotant l'ordinateur, en est désormais réduit à se fier au moins menteur. Sur ArcelorMittal, l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes, le gaz de schiste, la migration des riches, la facebookisation des adolescents, les doublons dans la fonction publique, le besoin de main-d'œuvre immigrée dans le bâtiment, les conséquences de la fin de l'euro, la restriction du commerce avec la Chine, le dopage de la bande à Zidane, la régularité de l'appel d'offres du grand stade de Lille, l'innocuité des ondes magnétiques, de l'huile de palme et du Nutella, l'intérêt médical de la moitié de la pharmacopée française, les consommateurs d'infos ne sont guère plus avancés que le quinqua rondouillard tenté par le régime hyperprotéiné Dukan. Sous le son d'avoine, on flaire l'entourloupe, mais aucune vérité n'émerge, faute d'autorité au-dessus de tout soupçon. Est-ce un hasard si l'abstention progresse et si la presse se meurt ?

Bienvenue en 2012, bienvenue au temps du mensonge triomphant ! Qu'il s'agisse d'hier, d'aujourd'hui ou de demain, la réalité ne fait plus l'objet du consensus minimal au sein de la société française. Depuis que la crise a planté ses crocs - d'abord sur la croissance et les revenus, puis sur l'esprit public-, les liens sociaux hérités du passé se déchirent et sciences dures et sciences molles tombent en lambeaux. Historiens et physiciens sont suspectés de charlatanisme, si bien que le passé n'est plus ce qu'il était et l'espoir d'un progrès de l'humanité ne se porte pas très bien. Internet a donné une nouvelle vitrine aux pseudo-sachants qui professent que la Terre est plate et que les images d'une planète sphérique ont été fabriquées en studio.

La théorie de l'évolution, les attentats du 11 septembre 2001, les pièces de Molière écrites par Corneille..., tout est faux, colporte la rumeur. L'érudition ne provoque plus l'admiration, mais un petit ricanement sans joie. Confiance hier ; soupçon de duperie et sarcasme aujourd'hui. La quête de l'inaccessible étoile a fait place à une recherche paranoïaque de toutes les faces cachées. Albert Londres partait longtemps pour raconter la lointaine Russie, la Chine et le Tour de France ; le fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, fait baver d'envie les jeunes journalistes qui rêvent de dénoncer le complot du siècle sur la foi d'envois anonymes, avant de rentrer chez eux pour regarder «West Wing» ou «Borgen».

Il ferait beau, au pays de Descartes, que l'exercice du doute se soit substitué à la crédulité. Or, si l'Immaculée Conception a été passée à la moulinette de la raison, si le mythe de l'homme nouveau n'a pas résisté au crash test de l'histoire, ces fictions ont paradoxalement laissé le champ libre aux menteurs patentés. Dès lors que rien n'est sûr, n'importe qui peut dire n'importe quoi sans crainte d'être disqualifié. «Supermenteur» - qui se souvient du surnom de Jacques Chirac ? -, condamné par la justice, a été gracié par une opinion anesthésiée, résignée ou cyniquement admirative. Il a pu fêter ses 80 ans en patriarche, sans subir l'opprobre en rapport avec son culot pharaonesque. De même, le démontage de la machine à mentir de Claude Allègre n'a pas poussé le géologue à l'exil ou à la trappe ; paresseuse, la presse continue de mettre en scène ses délires sur le climat ou les OGM.

Abraham Lincoln se croyait audacieux, affirmant : «On peut mentir une fois à tout le monde, on peut mentir tout le temps à une personne, mais on ne peut pas mentir tout le temps à tout le monde.» Pauvre naïf ! Les Machiavel du XXIe siècle ne conseillent plus les princes, ils sont les princes. En atteste la starification des publicitaires créatifs (Frank Tapiro), des communicants malins (Jean-Luc Mano) et des puissants lobbyistes (Anne Méaux), qui dépassent en influence, en notoriété et plus encore en fortune la plupart de leurs clients.

Après les prêtres et les commissaires politiques, qui faisaient au moins semblant de croire à leurs fadaises, voici le temps venu des professionnels de l'arnaque. Ceux qui «assument». Selon eux, la drague sur Internet, le commerce et la politique font un, qui ne se conçoit pas sans étude de marché. Un programme, ou un candidat, se fourgue comme une soupe au goût artificiel, trop salée pour être honnête. Au supermarché et au restaurant, les mentions «Fait maison», «A l'ancienne», «Au torchon», «En cocotte» signalent des préparations industrielles néanmoins estampillées «grand-mère».

Et alors ? A l'UMP, Jean-François Copé a délaissé la langue de bois, à trop forte connotation soviétique, pour un mentir-vrai cash et trash : si nul n'a jamais pu retrouver l'enfant au pain au chocolat, il aurait pu exister, dès lors que l'islam communautariste se frotte - c'est un fait - à la laïcité et à la République. Ses adversaires, en réplique, n'ont d'ailleurs pas cherché à vérifier ou à démentir le fait, se contentant de contester la dignité d'une telle évocation. Posture contre posture, voilà le pauvre débat ! Quand François Hollande, alors candidat à la présidentielle, a désigné son adversaire, «la finance», Nicolas Sarkozy aurait dû l'obliger à décliner ses engagements, assortis du calendrier de leur mise en œuvre. «On nous ment matin, midi et soir», s'est-il contenté de dénoncer, en expert.

Confrontation des engagements ? Choc des ambitions ? Après les grandes controverses - Guesde/Jaurès, Sartre/Camus, Cohn-Bendit/Peyrefitte, Mitterrand/Rocard, Chevènement/Jospin et même... Balladur/Chirac ! -,l'élection présidentielle de 2012 a opposé deux frères ennemis dont les«entourages» avaient exigé d'eux qu'ils cessassent de porter le même costume bleu nuit avec cravate à pois assortie. Jeu de rôle ? Le 6 mai, la ligne Terra Nova - à peine révisée - a soufflé la victoire à la stratégie Buisson, mais, depuis, le fameux «cap» du capitaine Hollande est un sujet de méditation majeur.

Le dénouement - provisoire, sans doute - du feuilleton sidérurgique Montebourg/Mittal révèle un enchevêtrement de bluffs qui ont estomaqué les ouvriers de Florange. La querelle sur le mariage et l'adoption pour les homosexuels n'est pas sortie des poncifs : casseur de pédés ou bourreau d'enfants, choisis ton camp ! Pour intervenir, psychologues, sociologues, hommes politiques et religieux ont dû s'inscrire dans cette triste alternative : foi contre mauvaise foi.

Osons l'emphase : notre république du mensonge cumule la pathologie communiste de la désinformation industrielle et le réflexe de délégitimation de la pensée divergente, observé sous Vichy. Comme Philippe Pétain dénonçant le Front populaire, l'actuel déclin français est mis sur le dos des «mensonges qui vous ont fait tant de mal». Seule innovation, affligeante : aujourd'hui, tout le monde dénonce tout le monde, sans schéma idéologique prédéterminé, au gré de l'actualité et de la distribution des rôles à «C dans l'air».

Occultation de l'endettement public, acceptation passive des fractures françaises, lâcheté face aux communautarismes, esprit soixante-huitard, soumission au lobby bancaire, il y en a pour tout le monde, mais les tirs sont à blanc, si bien que le responsable en chef d'une faillite indiscutable peut parader. Alain Juppé est sans doute le meilleur dans ce registre : sanctionné par le suffrage universel et la justice pour avoir menti, en tant que secrétaire général du RPR, sur les emplois fictifs de la Mairie de Paris, l'ex-exilé au Québec prétend rendre la justice tel Saint Louis ! En face, c'est Lionel Jospin, le vétéran qui a amplifié la présidentialisation de la Ve République, qui se fait fort de rénover la vie politique française ! Les Guignols n'auraient pas osé mettre en scène pareilles tartuferies.

Une exigence politique

 

Face aux Français qui n'en pensent pas moins, comme en URSS lorsque les capacités productives allaient toujours croissant ou dans la Corée du Nord qui vante son dirigeant Kim Jung-un comme «homme le plus sexy de l'année», la récitation du discours officiel est devenue un test d'allégeance. Ainsi, Jérôme Cahuzac défend le principe de l'imposition à 75 % des plus hauts revenus, Benoît Hamon, la TVA sociale, Manuel Valls, les alternatives à la prison prônées par Christiane Taubira, et les sarcasmes se déchaînent lorsque l'écologiste Cécile Duflot rue dans les brancards. Refusant de faire l'éloge de la duplicité, Michel Rocard assume désormais son archaïsme, dans Libération du 2 décembre. En«observateur rigolard» qui se vante d'avoir «quand même menti moins que la moyenne», il tape sur les doigts de ce «pauvre François», président «coincé»d'une France «horriblement difficile à vivre» : «Le mensonge n'est pas sa tasse de thé même si la politique en exige beaucoup.»

Dans le langage de tous les jours, l'adjectif «vrai», mis à toutes les sauces, exprime une... vraie demande d'authenticité. Alors, le vrai changement, c'est pour quand ?

 

*Article publié dans le numéro 817 paru le 15 décembre 2012

 

Source : http://www.marianne.net

 

Tag(s) : #EDITORIAL

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